[00:00:00] Speaker 1: Place maintenant à l'invité d'Au coeur de l'info. On va prendre le large ce soir pour parler voile et de l'incroyable exploit de l'équipage 100% féminin qui quelques jours avant celui de Thomas Coville, vainqueur du trophée Jules Verne, a bouclé lui aussi un tour du monde sans escale et sans assistance en passant par les trois caps majeurs et ce en 57 jours, 21 heures et 20 minutes précisément. A la tête de cet équipage 100% féminin, la navigatrice française Alexia Barillet que j'ai le grand plaisir de recevoir ce soir. Bonsoir, merci beaucoup d'avoir accepté notre invitation sur France 24 et félicitations pour cet exploit remarquable. Qu'est-ce qu'on ressent lors de l'arrivée, en l'occurrence à Ouessant en Bretagne, après avoir réalisé ce tour du monde sans escale, je le rappelle, sans assistance aux côtés de sept autres navigatrices d'exception, elles aussi. Qu'est-ce que vous avez ressenti ? À ce moment-là , sachant qu'en plus, je le rappelle, vous êtes les premières à réaliser cet exploit dans l'histoire de la voile.
[00:01:00] Speaker 2: Tout d'abord, une délivrance parce que c'était un tour du monde très engagé sur un multicoque, c'est un bateau qui vole et on navigue toujours sur le fil, c'est toujours très intense, on navigue très vite et la particularité d'un multicoque, c'est qu'il peut se retourner, donc à tout moment, ça peut basculer. Donc pendant 57 jours, j'ai retenu mon souffle, une fois passée la ligne d'arrivée, j'ai pu respirer de nouveau et évidemment une grande fierté pour ce qu'on a accompli avec cet exploit. C'est un équipage de sept nationalités, on avait entre 23 et 52 ans à bord. La première fois qu'un équipage féminin fait un tour du monde sans escale et sans assistance, au début, je pense qu'on n'a pas mesuré l'impact de ce qu'on a fait. On était juste fiers d'avoir terminé notre tour du monde et aujourd'hui, maintenant qu'on est à terre, on se rend compte du message que l'on peut porter fièrement pour les femmes et les femmes qui osent.
[00:01:48] Speaker 1: Et donc à l'arrivée, vous étiez accueillie par le public, quelques centaines de personnes. Je crois. Et puis il y avait dans ce public Thomas Coville, justement, qui lui avait réalisé un nouveau record du côté des hommes, donc avec son équipage. 40 jours de son côté, 10 heures, 45 minutes et 50 secondes. Le fait qu'il vous attendait à l'arrivée, ça aussi, ça a été un très, très beau symbole.
[00:02:12] Speaker 2: Oui, c'était une arrivée incroyable. Déjà , je n'imaginais pas qu'il y ait autant de monde à Brest un lundi sous la pluie. Et en plus de voir Thomas Coville et Benjamin Schwartz, un de ses équipiers, nous attendre, c'était vraiment... C'était vraiment émouvant et ça nous a vraiment touchés. C'est une reconnaissance de nos pères parce qu'on a été aussi... Il avait l'air sincèrement admiratif. Exactement. Ses mots étaient forts et je n'imaginais pas qu'il nous ait suivis pendant notre tour du monde alors qu'eux étaient en train d'établir un record absolu, un record majestueux et magnifique. Et qu'il ait ces mots pour nous, c'est important. C'est important pour les femmes qui naviguent aussi. Pour vous rendre visibles aussi auprès du public. Pour nous rendre visibles et nous valider. On a encore besoin d'être validées. C'est fou. Mais voilà , c'est comme ça. On a été insultés et critiqués sur les réseaux sociaux. Pourquoi insultés ? Parce qu'il y a encore, je pense, des machos dans leur canapé qui ne supportent pas de voir des femmes réaliser des exploits et essayer d'amoindrir notre exploit en faisant des commentaires. Mais voilà , peu importe. D'avoir le témoignage de Thomas, ça a beaucoup de valeur pour nous.
[00:03:21] Speaker 1: Les femmes n'étaient jusque-là que marginales. Marginalement représentées justement sur ce type de bateau. Vous allez en parler mieux que moi. Donc des maxi trimarans. Le vôtre, je crois, faisait 32 mètres. Est-ce que vous pouvez nous parler justement de ce bateau ? Vous dites qu'il vole ?
[00:03:37] Speaker 2: Oui, d'export. C'est un bateau ancienne génération parmi les maxi trimarans. Il a 20 ans. Néanmoins, c'était le détenteur du record avant que Thomas le batte. Ça faisait 7 ans qu'il n'y avait pas eu de trimarans qui ont terminé le Tour du Monde. Et là , en 48 heures, il y a deux trimarans qui terminent un Tour du Monde en équipage. Donc ça, c'est assez fou. Et de pouvoir naviguer sur ces supports, c'est exceptionnel quand on est une femme. Parce que ça faisait 27 ans qu'il n'y avait pas eu d'équipage féminin en maxi trimaran autour du monde. Et c'est pour ça qu'au retour du Vendée Globe, quand je l'ai terminé en 2020, le Tour du Monde en solitaire, j'avais envie de faire du trimaran. Et quand j'ai regardé les chiffres de la représentation féminine sur ce type de bateau et sur le trophée Jules Verne, je me suis dit qu'il fallait faire quelque chose pour faire bouger les lignes de mon sport. Et j'ai décidé de faire ce projet.
[00:04:23] Speaker 1: Et pourquoi jusque-là ? Ça n'avait été que peu utilisé ?
[00:04:25] Speaker 2: Il y a encore moins de marins qui se lancent sur le trophée Jules Verne que sur le Vendée Globe. Déjà , sur le Vendée Globe, il n'y en a pas beaucoup. C'est encore plus exclusif. Et je pense que les équipes ont pour habitude de reprendre toujours les mêmes personnes. C'est un peu comme finalement dans la société, dans les entreprises, on prend souvent des personnes de son école ou de son environnement proche. On ne va pas essayer d'aller chercher des nouveaux profils, des nouvelles cultures. Et là , en prenant des femmes, cette nationalité entre 23 et 52 ans, eh bien, on a mis un grand coup de pied dans la fourmilière.
[00:04:56] Speaker 1: Alors justement, à mot de cet équipage international, le fait d'avoir eu justement cette nationalité en son sein, ça a été une force, justement, cette diversité ?
[00:05:06] Speaker 2: La diversité est une force. Je ne l'avais pas réalisée, mais je pense que ça apporte encore plus de résilience, d'écoute, de patience. Parce qu'évidemment, on n'a pas les mêmes habitudes de langage, on n'a pas la même culture. Et on vient toutes avec un bagage différent. Certaines venaient de loin. L'olympisme, Tamara Echegoyen, espagnol, médaillée d'or. D'autres, de la course au large, comme Dika Fahri, ma co-skipper, qui avait fait six tours du monde. Et la plus jeune, 23 ans, une Anglaise qui n'avait jamais passé l'Équateur. Donc, on est obligé de s'écouter. Sinon, on ne peut pas fonctionner. Et c'est ce qui fait la force du groupe et qui rend ce collectif aussi solide, finalement.
[00:05:43] Speaker 1: Et les âges différents aussi, ça a été enrichissant, on va dire ?
[00:05:46] Speaker 2: Ça a été très enrichissant, évidemment. Le peps de la jeunesse et la fougue de la jeunesse. C'est la raison. On rigolait, on disait... Daron, donc on était quatre et quatre. Mais de surtout avoir tout le même objectif et toute la conscience de cette chance unique que nous ont donné nos partenaires de faire cette aventure, parce que ça n'existait pas avant.
[00:06:09] Speaker 1: Alors, 57 jours en mer, tout n'a pas été tranquille, c'est le moins qu'on puisse dire. La mer, tout d'abord, n'a pas été tranquille. Il y a eu un certain nombre de tempêtes. Et puis, cette grande voile qui s'est déchirée, également ?
[00:06:21] Speaker 2: Oui, on a eu des avaries dès le 16e jour. Au sud du premier cap, le cap de Bonne-Espérance. Je pense que d'autres équipes auraient abandonné, parce qu'on n'était plus dans des conditions de haute performance. On a décidé de poursuivre pour écrire notre histoire. Puis, à la fin du trajet, où on a l'impression d'être rentrés à la maison, la tempête Ingrid nous barre la route. Aucun moyen de passer à travers. Et Thomas Coville en a parlé aussi. Oui, il a aussi subi cette tempête. Donc, on voulait s'abriter derrière l'archipel des Açores. Et sur une manœuvre, la grande voile s'est déchirée en quatre. Et c'était très dur, parce qu'il y avait cinq mètres de vagues. On devait envoyer quelqu'un dans le mât. Et c'est hyper dangereux. Et décider, finalement, alors qu'on voulait s'abriter, 24 heures, pour éviter le plus dur de la tempête, en naviguant autour de l'archipel des Açores, on a été obligés de traverser la tempête. Naviguer dans dix mètres de vagues, avec des vagues qui arrivent de travers, des vents à plus de 100 km heure. Il y a d'ailleurs une vague qui a fait tomber une de nos équipières, qui est tombée de 2,50 mètres de haut. Elle dormait. Son sac de couchage s'est envolé. Il s'est envolé de son lit. Elle est tombée. Elle a fracassé le lit inférieur. Elle s'est blessée au coude. Ce n'était pas trop grave. Mais c'était très, comment dire, très violent.
[00:07:34] Speaker 1: Et vous êtes habituée, d'ailleurs, aux gestes de premier secours, on l'imagine.
[00:07:38] Speaker 2: Nous sommes formées sur ce genre de situation. Oui, sur ce genre de situation. Et nous avons aussi la possibilité d'appeler un docteur qui est en veille 24 sur 24 pour nous aider, nous conseiller.
[00:07:46] Speaker 1: Il y a eu d'autres complications, je crois. J'ai lu, quelque part, que vous avez eu une avarie de hook. Est-ce que vous pouvez nous expliquer ?
[00:07:53] Speaker 2: Oui. C'était... Au sud de l'Afrique du Sud, le hook, c'est la pièce qui tient la grand voile sur le mât. Et en fait, elle était défectueuse. Ce qui pose problème parce que quand il y a du vent fort qui arrive, on réduit la toile. Donc, on prend des riz. Et là , on ne savait pas si on pouvait le faire à la demande. Donc, d'habitude, cette manœuvre prend 10 minutes de réduire la voile. Et nous, on passait entre une heure et trois heures pour changer la hauteur de la grand voile. Et en envoyant une personne dans le mât, parce que le mât est assez large. Donc, on a une personne qui rentre dans le mât. On la hisse pour débloquer le système. Et c'était Molly Lapointe, 30 ans, américaine, qui m'a dit, on ne s'arrête pas. Je monterai dans le mât, quelles que soient les conditions. Tu peux compter sur moi.
[00:08:35] Speaker 1: Quel mental . Est-ce qu'il y a eu quand même des moments de découragement ?
[00:08:39] Speaker 2: Il n'y a pas eu de moments de découragement. Il y a eu des moments durs. Et la force de notre équipe, c'est qu'il y a toujours une personne qui était capable de monter sur le pont. Enfin, sur le trampoline, en l'occurrence, parce que c'est un trimaran. Avec le sourire, en entonnant une chanson, peu importe, je ne sais quoi. Et tout le monde reprenait la chanson en rythme. Et vite, on perdait notre mauvaise humeur, notre fatigue. Et ça nous mettait du baume au cœur. C'est cette marque de fabrique de s'encourager, quelles que soient les conditions. C'est ce qui a fait notre force.
[00:09:13] Speaker 1: En tout cas, l'abandon n'a jamais été une option. Et vous avez commencé à l'évoquer, mais vous aviez sans doute en tête cette tentative, il y a 27 ans, de Tour du Monde. Là aussi, sans escale, c'était la britannique Tracy Edwards. C'est ça qui menait un équipage là aussi féminin. Le fait qu'elles aient échoué, vous souhaitiez conjurer le sort, disons.
[00:09:34] Speaker 2: Oui, Tracy Edwards, une pionnière, définitivement, il y a 27 ans. Elles étaient dans les temps d'Olivier de Carcezon, en train de battre son record. Et au point Nemo, c'est dans le Pacifique, le point le plus éloigné de toute terre, là où on ne peut absolument pas être secouru. Elles cassent leur mât, elles finissent par rallier le Chili. Et quand nous naviguions à proximité du point Nemo, on a eu une grosse pensée pour elles. En plus, on a eu des conditions météo horribles et j'imaginais très bien ce qu'elles ont pu vivre à ce moment-là . Donc, de poursuivre la trace qu'avaient démarré Tracy et son équipage, c'était important.
[00:10:08] Speaker 1: Et on reste dans le passé avec votre carte blanche. C'est une tradition dans le cœur de l'info. Vous avez voulu, à ma demande, revisionner une image de Florence Artaud, la célèbre navigatrice à bord. Du Pierre Ier, première Française à remporter la route du Rhum. Et là aussi, ça a été un modèle pour vous.
[00:10:27] Speaker 2: J'ai navigué avec Florence, j'ai eu cette chance. C'était une amie et c'est elle qui a créé le trophée Jules Verne, avec une bande de doux rêveurs, avec Titouan Lamazou et Yves Le Cornec, il y a 30 ans. Et ces 57 jours de mer, je tenais vraiment à lui dédier, parce que c'était une femme libre et forte.
[00:10:43] Speaker 1: Comment on se prépare, à la fois physiquement et mentalement, à une traversée comme celle que vous venez d'effectuer ?
[00:10:50] Speaker 2: On est des athlètes de haut niveau, donc c'est vrai qu'on se prépare de manière régulière. On fait de la préparation physique entre 5 et 15 heures par semaine. Et pour ce projet spécifiquement, on a mis en place un pôle sport, santé, nutrition, suivi par un nutritionniste, un coach. Et ça va donner lieu à des publications scientifiques, parce qu'on n'a jamais finalement eu des datas en live sur des athlètes de haut niveau féminine, au large et dans des conditions extrêmes.
[00:11:17] Speaker 1: Et justement, je crois que vous avez participé à une expérience scientifique, notamment sur le sommeil.
[00:11:22] Speaker 2: Avec l'Institut du cerveau, exactement. On avait un EEG à bord. Donc pendant nos courtes phases de sommeil, on avait un sticker qui prenait des données, qui était envoyé directement à Thomas Andrillon, un chercheur de l'Institut du cerveau. Et j'ai hâte de voir les résultats.
[00:11:38] Speaker 1: Et alors, vous avez bien dormi ou pas ? Pas du tout. On l'imagine, c'est par petites phases.
[00:11:44] Speaker 2: On est bousculé dans le bateau sans arrêt. Pour tenir debout, il faut vraiment se tenir, sinon on peut tomber. Et c'est rare qu'il y ait des conditions calmes où on puisse lâcher les deux mains. Et quand on est dans le lit, moi, ça m'est arrivé de devoir tenir ma tête pour pouvoir m'endormir parce qu'elle tapait tellement fort sur la bannette que j'avais vraiment très mal au cou. Et voilà , il y a le bruit, la vitesse. Donc c'est très spécial. Comment on tient alors ? On tient parce qu'on sait que ça ne va pas durer toute la vie, je pense.
[00:12:14] Speaker 1: Est-ce que vous avez envie de retenter l'expérience pour peut-être cette fois améliorer la performance en termes de timing, même si c'est déjà pas mal ?
[00:12:24] Speaker 2: On a engrangé un maximum de savoirs sur ce tour du monde, des containers de connaissances. Et ce serait bien dommage de s'arrêter là . Donc on a vraiment à cœur de poursuivre l'aventure. On en parle avec nos partenaires et pourquoi pas avec un équipage mixte parce que je n'ai pas envie de genrer mon sport qui est un sport mixte et c'est très beau. Là , il fallait faire bouger les lignes et donner des opportunités aux femmes de faire partie de la famille des Maxi Trimaron et du Trophée Jules Verne. Mais la mixité, c'est une force aussi. Donc je pense que la performance n'a pas de genre et pouvoir le prouver sur une prochaine tentative, ce serait génial.
[00:12:57] Speaker 1: Et vous espérez aussi, à travers cet exploit qui a été quand même médiatisé, bien que trop peu encore, on en parlait tout à l'heure, mais vous espérez inspirer aussi des jeunes femmes du milieu et puis des jeunes filles passionnées par la voile ?
[00:13:13] Speaker 2: Quand j'ai créé The Famous Project, c'était pour rendre famous les femmes de la planète et pas seulement les navigatrices. Je donnais envie aux femmes, aux jeunes filles, aux petites filles, mais aussi aux jeunes garçons d'oser, de se lancer vers leurs rêves, vers leurs projets. Le plus dur, c'est de se mettre en mouvement, de faire le premier pas, ça fait peur. Mais une fois qu'on est en marche, on écrit son histoire et il n'y a rien de plus beau. Et ça, c'est pour moi encore plus fort qu'un temps sur un record. Si on arrive à inspirer les jeunes générations, c'est magnifique.
[00:13:42] Speaker 1: Merci infiniment, Alexia Barillet, d'avoir répondu à nos questions ce soir et d'avoir partagé votre émotion. Après cet exploit pour lequel on vous félicite une nouvelle fois. Cet entretien est à retrouver sur notre site internet et nos réseaux sociaux. Restez avec nous sur France 24 dans quelques instants. Vous retrouverez Raphaël Kahn pour le monde dans tous ses états, consacré ce soir aux événements à Minneapolis. Très belle soirée à vous tous sur France 24.
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