From School Failure to CNRS: Marouane Mohamed’s Path (Full Transcript)

The sociologist explains how support networks, youth work, and Bourdieu shaped his rise—while critiquing meritocracy and redefining class mobility.
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[00:00:00] Speaker 1: Bravo Marouane Mohamed, bienvenue sur le plateau de France 24, vous êtes docteur en sociologie, chargé de recherche au CNRS, vos travaux portent principalement sur les normes, les déviances, les jeunesses populaires et le racisme. Et puis vous publiez cet ouvrage, c'était pas gagner de l'échec scolaire au CNRS, histoire d'une remontada, c'était aux éditions du Seuil, l'ouvrage va s'afficher sur vos écrans. Pour filer la métaphore du foot, je sais que ce sport vous le chérissez particulièrement, vous avez déjoué tous les pronostics, si on regarde d'ailleurs votre couverture et le bulletin de notes et les appréciations qui y sont inscrites, j'ai essayé de les déchiffrer pour certaines, bah c'était pas gagné, c'est comme ça que d'ailleurs le dit votre maman ce parcours.

[00:00:38] Speaker 2: Si on lui pose la question, c'est quand même surprenant d'où Marouane est parti, où est-ce qu'il a atterri, souvent elle dit ouais c'était pas gagné, donc cette phrase-là je l'ai entendu souvent la dire. Donc je l'ai reprise comme titre du livre.

[00:00:53] Speaker 1: Petit clin d'œil pour cet ouvrage, vous racontez dans ce livre votre parcours, je vais le résumer, mais vous allez reprendre la main, c'était un peu compliqué à l'école, vous utilisez vous-même d'ailleurs l'échec scolaire, je sais même pas si on peut l'appeler comme ça, parce que finalement vous êtes arrivé là où vous êtes, mais c'est compliqué. Et puis au moment du lycée, vous vous arrêtez, vous passez un diplôme qu'on appelle ici en France le BAFA, qui vous permet en fait d'être animateur, vous encadrez des enfants, et puis des rencontres arrivent. Et puis une rencontre aussi en particulier avec un ouvrage, La misère du monde de Pierre Bourdieu, vous l'évoquez souvent ce livre dans cet ouvrage, et là il y a un déclic.

[00:01:28] Speaker 2: Oui, c'est une série de déclics, c'est une série de rencontres. Moi je crois pas beaucoup à la rencontre providentielle, à ce moment qui fait tout retourner, certains le vivent comme ça, mais moi ça a été une succession d'événements qui ont été rendus possibles par plein de gens. À qui je voulais aussi rendre hommage dans ce livre-là, parce qu'on a une tendance à individualiser. Les parcours, que ce soit des parcours de réussite ou des parcours un petit peu plus compliqués, alors qu'on s'inscrit dans une société, il y a des gens autour de nous, il y a des institutions autour de nous qui jouent leur rôle, qu'ils soient positifs ou négatifs.

[00:02:03] Speaker 1: Oui, il est parfois maladroit quand même.

[00:02:05] Speaker 2: Le rôle n'est pas toujours positif, mais le rôle il peut être aussi très très positif. Donc ce que j'ai voulu raconter, c'est à la fois que c'était pas gagné, mais en même temps que c'était pas perdu. Et donc oui, moi le BAFA a joué un rôle très important. Mais parce que... Vous savez, le BAFA, les animateurs qui me le proposent à la maison de quartier, ils me voient glisser. Ils me voient glisser dans les bêtises, ils savent que je suis en échec, que je sors sans diplôme, donc j'ai raté mon brevet et mon BEP, où j'ai été orienté. Et ils se disent, bon, ça pourrait le relancer, etc. Donc ils m'aident à trouver les financements. Il y a des financements, il y a des politiques sociales qui permettent aussi à des jeunes comme moi de pouvoir passer ce BAFA-là. Et puis dès que je passe ce BAFA, tout de suite je suis mis en emploi. Je suis mis en emploi avec des enfants de maternelle du quartier. Et tout de suite, il y a une espèce de devoir d'exemplarité qui s'impose à moi. Je croise les enfants qui me voient un peu comme une espèce de modèle. C'est Marouane, c'est Marouane. Je vois les parents aussi qui attendent de moi que j'ai un bon comportement. Je m'occupe de leurs enfants et mon employeur aussi, qui est dans les parallèles. Donc ça change quand même pas mal de choses. Et dans mon expérience d'animateur qui dure plusieurs années, je rencontre une amie animatrice qui me parle de l'équivalence de bac. Donc elle me met la graine et je m'inscris. Et puis après, une autre est animatrice. Une amie animatrice qui est étudiante en histoire. Elle m'aide à apprendre à devenir étudiant parce que j'étais vraiment... Je ne travaillais pas à l'école, au collège, lycée, je n'ai jamais travaillé. Du coup, je ne sais pas travailler. Et elle m'apprend à travailler pour avoir des chances à l'équivalence de bac. Et c'est elle qui me tend le livre La misère du monde de Pierre Bourdieu. C'est le seul livre de sociologie d'analyse qui est à peu près accessible chez Pierre Bourdieu. Et donc, voilà, c'est des entretiens analysés, accessibles. Et moi, d'une part, ça me fait découvrir une science qui est magnifique. Et je suis heureux d'être sociologue. C'est un métier extraordinaire. Mais en plus, ça m'éclaire sur mon propre parcours. Quelque part, ça me déculpabilise. Et dès que vous déculpabilisez, vous vous sentez moins lourd. Dès que vous vous sentez moins lourd, vous pouvez aller un peu plus loin, un peu plus vite.

[00:03:59] Speaker 1: Il y a aussi un concept qui est développé en sociologie, qui vous concerne, qui en concerne d'autres, s'ils se reconnaissent aussi dans votre parcours, que vous réfutez pas mal. C'est le transfuge de classe. Pourquoi vous réfutez ce terme ? D'ailleurs, on va commencer peut-être par l'expliquer.

[00:04:15] Speaker 2: Le transfuge de classe, c'est quelqu'un qui appartient à des classes. Généralement, on parle de promotion sociale. Quelqu'un qui appartient à des classes inférieures, on va dire. Qui, à travers des rencontres, ou le diplôme, ou l'école, parvient à avoir une condition sociale bien meilleure que ses propres parents. Et donc, il est en mobilité sociale. Et le transfuge, généralement, il quitte son milieu social. Il quitte. Parfois, il pense le trahir. Il le met à distance. Il peut en avoir honte. Bref, il se met à distance de son milieu social. Et il appartient à une nouvelle classe sociale. Moi, je ne le réfute pas, ce terme-là. C'est l'histoire de plein de gens. Et il y a plein de gens qui ont aussi dû quitter leur milieu social. Pas parce qu'elles le voulaient, mais parce que c'était nécessaire de rompre. Pour plein de choses. Donc, moi, je respecte ceux qui se définissent comme transfuges, qui ont ce parcours-là. C'est juste pas mon histoire. C'est pour ça que je dis, il m'encombre. C'est pas mon histoire. Moi, mon histoire, c'est l'histoire de quelqu'un qui aime les siens. Qui aime son quartier. Qui aime sa famille. Qui aime son groupe social d'origine. Mais qui, aujourd'hui...

[00:05:11] Speaker 1: C'est pas incompatible d'aimer les siens. C'est pas du tout incompatible. De quitter aussi son milieu. Non. Mais ce que vous voulez dire par là, c'est qu'il ne faut jamais aussi oublier d'où on vient. Ça, c'est une phrase qui est souvent un peu dite comme ça. Mais en réalité, elle fait écho, comme vous l'entendez. Ne pas oublier d'où on vient.

[00:05:23] Speaker 2: On ne peut pas oublier d'où on vient. Parce qu'on vient d'où on vient. On ne peut pas oublier d'où on vient. C'est pas possible. Je veux dire, c'est une phrase que je ne comprends pas. Donc, la question, quand on dit ça, généralement, c'est pour dire ne pas oublier. C'est-à-dire de rendre aussi. Donc, moi, j'ai besoin de rester près des miens géographiquement. Je vis toujours dans la même ville, mais pas dans la même rue. Dans le 94. Dans le 94, à Villiers-sur-Marne. Parce que je suis en mobilité de classe. J'appartiens aux classes moyennes et supérieures aujourd'hui. Économiquement parlant, en termes de capital culturel. Donc, je suis ça. Mais je suis aussi ce que j'étais avant. Et donc, je me suis construit à la fois des espaces et une identité sociale très hybride. Moi, je suis un nomade. Et donc, je fais des allers-retours en RER tous les jours.

[00:06:02] Speaker 1: Nomade ou caméléon ?

[00:06:03] Speaker 2: Les deux. J'ai été caméléon, je suis devenu nomade. Parce que le caméléon, c'est autre chose. C'était... C'était une autre période. Et je pense que c'est important de dire que c'est pas nécessaire de rompre. C'est pas forcément mieux. Et puis, c'est bien de réinvestir. Et aujourd'hui, en fait, il y a la notion de transclasse qui correspond mieux qu'à proposer Chantal Jacquet. Mais aujourd'hui, il y a beaucoup de personnes dans le secteur associatif, local. Dans l'éducation populaire. Même parmi les enseignants qui s'investissent dans les quartiers populaires. Il y a beaucoup de personnes qui ont cette trajectoire-là. Et qui veulent rester connectées, qui veulent rendre... Je pense que c'est très important parce qu'ils y mettent du cœur.

[00:06:39] Speaker 1: Alors, comment est-ce que vous, vous définiriez dans le même temps, par rapport encore une fois à votre parcours, le déterminisme social que Pierre Bourdieu expose ? Comment alors on les nomme ces gens qui, en même temps, les déjouent aussi ces pronostics ? Ou en tout cas, qu'ils ne reproduisent pas forcément le schéma social de leurs parents, de leurs proches ?

[00:06:57] Speaker 2: La reproduction sociale, c'est la norme encore en France.

[00:07:00] Speaker 1: C'est ça.

[00:07:01] Speaker 2: Ça reste la norme.

[00:07:02] Speaker 1: Pourquoi ?

[00:07:02] Speaker 2: Il faut faire attention. Parce que la structure des inégalités reste extrêmement solide. Et notre origine sociale... C'est-à-dire, je veux dire, tout est fait dans le fonctionnement des institutions, notamment de l'école. En tout cas, je ne vais pas dire tout est fait, mais le fonctionnement des institutions fait que les écarts initials se réduisent peu. L'école n'arrive pas à réduire nécessairement les inégalités de départ. Parfois, les renforce.

[00:07:31] Speaker 1: On a parlé d'égalité des chances, pourtant, longtemps.

[00:07:33] Speaker 2: Oui, mais ça, c'est une notion un peu abstraite. L'égalité des chances, c'est quoi ? Avoir une chance. C'est bien de le définir. Moi, j'aime bien parler d'égalité réelle, d'égalité de position, parce qu'on peut mesurer les écarts. L'égalité des chances, on reste dans quelque chose de très abstrait, dont on ne peut pas mesurer les effets. Et finalement, l'égalité des chances, ça va très bien avec le discours méritocratique. Et en fait, moi, ce que j'ai essayé d'écrire, c'est quelque chose qui n'est pas méritocratique, qui est plutôt contre-méritocratique, en termes de discours.

[00:07:59] Speaker 1: Venons-en à la politique, parce que votre regard de sociologue m'intéresse. On est en approche des municipales. C'est en mars prochain. Il y a une phrase en particulier que j'ai relevée. Dans votre livre, elle va s'afficher, mais je vais la lire. Depuis la récupération et l'affaiblissement par le PS et SOS Racisme, la dynamique politique de la marche pour l'égalité contre le racisme, de nombreux militants de l'immigration et des quartiers populaires ont développé un puissant flair politique qui leur permet de sentir de très loin cette odeur du paternalisme et de la trahison. Quel lien vous faites aujourd'hui entre la politique et les quartiers ? Souvent, on entend ce discours, cette petite musique qui dit voilà, en fait, on s'intéresse à nous en période électorale. On envoie des militants tractés, etc. Mais finalement, on n'est pas représentés. On vient nous chercher quand on a besoin de nous. C'est toujours ça, la réalité du...

[00:08:44] Speaker 2: Non, ça change. Ça change et ça change très, très vite. On est passé d'un modèle très paternaliste dans les A80 où si on laissait une petite place à une figure issue des quartiers populaires ou issue de l'immigration dans un conseil municipal, souvent cantonné à des postes bien plus précis de la jeunesse, les sports ou la politique de la vie qui sont très, très bien. Moi, j'aime beaucoup ces postes-là, mais c'est vraiment le cantonnement qui posait problème. Les gens étaient assez contents. À l'échelle locale, mais les populations n'étaient pas représentées. Une partie de la population, notamment des quartiers populaires, n'étaient pas représentées, y compris au sein de la gauche. Et donc, la gauche a perdu énormément de bastions parce qu'elle a été complètement incapable de remettre en question cette lecture paternalisme et des fois néocoloniale dans le rapport aux habitants des classes populaires. Donc, beaucoup se sont montés de manière autonome, ont monté leur propre liste ou bien certains ont fait alliance avec la droite qui a bien compris. Qu'il y avait une aspiration légitime à être représentée politiquement et du coup, qui a ouvert davantage dans certaines villes, ces portes que la gauche. Aujourd'hui, on est dans une autre situation parce qu'on n'a jamais eu autant d'élus, jamais eu autant de candidats et jamais eu autant de maires issus des quartiers populaires ou issus de l'immigration. Donc, le rapport de force est en train de changer. Mais ce rapport de force, il est en train de changer. Si ça s'ouvre, s'il y a de nouvelles alliances et si les gens sont un peu mieux représentés, c'est parce que les gens se sont battus et ne se sont pas laissés faire. Par contre, c'est quelque chose qui est passé. Je ne suis pas engagé, moi, politiquement à l'échelle locale. Ce n'est pas quelque chose qui m'intéresse de m'engager, même si je soutiens un candidat dans ma ville qui se reconnaîtra. Mais moi, je n'ai pas envie de m'engager.

[00:10:20] Speaker 1: On n'est pas venu vous chercher ? Comment ?

[00:10:21] Speaker 2: On n'est pas venu vous chercher un profil comme vous ? Plein de fois, plein de fois, plein de fois. Et pas seulement à l'échelon local. Ce n'est pas ce qui me plaît. C'est pas ce qui m'intéresse. Plutôt à gauche, mais une fois à droite. Mais plutôt à gauche. Mais ce que je veux dire par là, c'est qu'il y a différentes manières de faire de la politique dans le sens noble du terme. Et ce qui m'intéresse, moi, en termes d'engagement, c'est de faire vivre la sociologie partout dans la société, que ce soit auprès des professionnels, des élus, des citoyens, des détenus, des enfants, des jeunes et des moins jeunes.

[00:10:48] Speaker 1: Et je renvoie à votre livre « C'était pas gagné », Marouane Mohamed, de l'échec scolaire au CNRS, histoire d'une remontade. Si vous aimez le foot, lisez-le, parce que vous liez les deux. Merci beaucoup d'être passé par le plateau de France 24. Merci à vous. Merci pour l'invitation. Restez avec nous sur France 24. France 24.

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Arow Summary
Interview with sociologist Marouane Mohamed about his book “C’était pas gagné: de l’échec scolaire au CNRS”. He recounts a difficult school trajectory (failed exams, vocational tracking), then a turning point through youth work (BAFA), supportive adults, social policies, and successive encounters that helped him become a student and discover sociology via Bourdieu’s “La misère du monde”, which both inspired and “de-culpabilized” him. He rejects the idea that a single providential meeting explains success and critiques meritocratic narratives, emphasizing collective supports and institutions. On social mobility, he nuances “transfuge de classe”: he respects the concept but says it doesn’t fit him because he maintains strong ties to his family and neighborhood, describing himself as “transclasse”, hybrid, a nomad between social worlds. He reiterates that social reproduction remains the norm in France because institutions—especially school—often fail to reduce initial inequalities, making “égalité des chances” too abstract compared to measurable “égalité réelle”. Politically, he argues relations between parties and working-class/immigrant neighborhoods have evolved: the left’s past paternalism and tokenism undermined representation; now more candidates and elected officials from these backgrounds exist, shifting power due to grassroots organizing. He declines partisan engagement, preferring to “do politics” by spreading sociological understanding across society.
Arow Title
Marouane Mohamed: from school failure to CNRS, without breaking ties
Arow Keywords
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Arow Key Takeaways
  • Upward mobility is rarely a single ‘miracle’ moment; it is typically a chain of supports, encounters, and policies.
  • Youth work (BAFA) and employment can instill responsibility and re-open educational pathways.
  • Sociology can ‘de-culpabilize’ individuals by linking personal trajectories to social structures.
  • ‘Transfuge de classe’ doesn’t fit everyone in mobility; some maintain strong ties and live hybrid ‘transclasse’ identities.
  • Social reproduction remains dominant in France; schools often struggle to offset initial inequalities.
  • ‘Equality of opportunity’ can mask meritocratic narratives; ‘real equality’ and measurable gaps matter more.
  • Political representation of working-class/immigrant neighborhoods is increasing, partly due to autonomous local organizing.
  • Engagement can be civic and intellectual—bringing sociological insight to diverse publics—without partisan office.
Arow Sentiments
Positive: Tone is reflective and ultimately hopeful: acknowledges hardship and structural inequalities while emphasizing support networks, empowerment through understanding, and evolving political representation.
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