[00:00:00] Speaker 1: Aujourd'hui, vous allez nous parler, Héléna, de la résistance et des conséquences pour ceux qui osent braver le régime en Russie.
[00:00:07] Speaker 2: Oui, parce qu'au lendemain de l'attaque de l'Ukraine, le 24 février 2022, on s'en souvient, la Russie a adopté une censure totale. Une loi notamment punie jusqu'à 15 ans de prison, la dite diffusion de fausses informations sur l'armée russe. D'innombrables autres lois permettent d'emprisonner des opposants, comme celles sur le terrorisme, l'extrémisme, ou bien encore des lois punissant tout simplement les attentes aux bonnes mœurs. L'ONG OVD a en faux recense aujourd'hui plus de 4200 poursuites pénales pour des motifs politiques, et presque 1800 prisonniers politiques en Russie actuellement. Le plus connu d'entre eux, évidemment, l'opposant numéro 1 à Vladimir Poutine, l'ex-opposant numéro 1 à Alexei Navalny, est mort empoisonné dans une colonie pénitentiaire du Grand Nord russe. C'était en février 2024, mais il y a d'autres histoires tragiques de torture et de décès dans les lieux de détention. Par exemple, le pianiste. Pavel Kouchnir est mort à 39 ans à l'été 2024 d'une grève de la faim. Il protestait contre son arrestation et ses conditions de détention. Il y a aussi Yeva Bagrova, 17 ans, vous allez la voir à l'image. Elle a été condamnée à 4 ans de colonie pénitentiaire pour avoir accroché dans son lycée des images de Russes combattant aux côtés des Ukrainiens. La voici. Il y a aussi Andrei Shabanov. Il est saxophoniste, il est jugé pour apologie du terrorisme pour des postes, là aussi, sur les réseaux sociaux, des postes soutenant l'armée ukrainienne. Son arthrose est évolutive, elle affecte sa colonne vertébrale aujourd'hui et son état se dégrade de jour en jour. Pourtant, son avocat n'arrive pas à obtenir sa libération anticipée. Les prisonniers politiques subissent-ils un traitement particulièrement sévère ? Alors, nous avons pu poser cette question directement à l'un d'entre eux. Un ancien, en tout cas, Grégory Winter, est sorti de prison il y a moins d'un mois, à la veille du Nouvel An, le 30 décembre dernier. Il a été condamné à 3 ans pour des commentaires et des posts sur les réseaux sociaux. Lui aussi, sur les exactions massives commises contre les civils à Butcha par l'armée russe, donc en Ukraine. Il a aussi commenté sur le bombardement du théâtre de Mariupol, qui a fait des centaines de morts en 2022, on s'en souvient. Il a été accusé de diffuser des fakes contre l'armée. Alors, lui aussi souffre de diabète chronique. La colonie pénitentiaire a refusé de lui transmettre l'insuline apportée par son avocat. Et parce qu'il a protesté contre cela auprès du directeur de sa prison, il a été placé à l'isolement. Alors, l'isolement, c'est une prison. À l'intérieur même de la prison, écoutez son témoignage.
[00:02:32] Speaker 3: Le directeur de la colonie m'a dit, les prisonniers n'ont pas à se comporter ainsi. Même si vous avez de gros problèmes de santé, vous devez vous taire. Et ils m'ont mis 6 jours à l'isolement. Pour moi, c'était un choc, parce que je sais qu'avec ma maladie, ils n'ont pas le droit de me placer en isolement.
[00:02:52] Speaker 4: Et il faisait très froid.
[00:02:57] Speaker 3: C'était l'hiver et j'avais vraiment froid. J'ai mis tout ce que je pouvais comme vêtements. Et même avec ça, j'avais froid.
[00:03:04] Speaker 2: Alors, Grégory confirme que les prisonniers politiques sont bien soumis à davantage de pression et de restrictions que les autres. Écoutez encore.
[00:03:13] Speaker 3: Ceux qui ont publié des posts sur les réseaux sociaux pour la paix et contre la guerre, ceux qui ont protesté seuls dans la rue, cela subissent de graves pressions. Ils sont sans cesse fouillés, placés à l'isolement. Ils ne reçoivent pas leur courrier. Je n'ai pas reçu une seule lettre de mon fils adoptif. Toutes ces lettres ont été saisies et versées à mon dossier. Je ne sais pas pourquoi ils font ça. C'est sans doute un moyen de pression, de nous priver de la possibilité de correspondre avec ceux qu'on aime.
[00:03:48] Speaker 1: Face à ces répression, un homme a osé parler haut et fort.
[00:03:51] Speaker 2: Oui, il s'appelle Vadim Djouba. Il est acteur de théâtre. Il y a un énorme buzz en ce moment sur le web russophone. Le 26 novembre dernier, il participe à un spectacle à la cathédrale du Christ Saint Sauveur de Moscou. C'est une soirée en hommage au poète russe Sergei Yessenin au début du XXe siècle. Lui aussi subit des persécutions pour s'être opposé au pouvoir soviétique après la révolution de 1917. Et depuis la scène, Djouba lui rend hommage. Il provoque le choc en prononçant aussi de façon inattendue ce discours. Écoutez un extrait.
[00:04:25] Speaker 5: « La chose la plus importante que j'ai apprise de mes poètes préférés, c'est de ne pas passer son chemin en fermant honteusement les yeux sur l'injustice. Il se trouve qu'aujourd'hui, des poètes, des musiciens, des dramaturges, des médecins, des enseignants, des journalistes sont emprisonnés alors qu'ils n'ont rien fait de mal. Et vous les connaissez peut-être. Parmi eux, il y a ma collègue Yevgenia Berkovitch. Elle est poète et réalisatrice. Svetlana Petrichuk. Dramaturo. Nadezhda Bouyanova. Pédiatre. Igor Baryshnikov. Ingénieur. Et aujourd'hui, par ces temps infâmes de délateurs et de délations, ici, dans cette salle de la cathédrale du Christ Saint Sauveur, je voudrais rappeler cette parole d'évangile. Je demande la grâce et non le sacrifice. Je demande la grâce et non le sacrifice. Merci.
[00:05:19] Speaker 1: Et ce discours n'est pas prononcé n'importe où.
[00:05:21] Speaker 2: Non. Et vous voyez derrière. L'image est floutée. C'est pour protéger ceux qui sont sur scène parce que la cathédrale du Christ, non seulement cette parole est exclusive, mais aussi la cathédrale du Christ Saint Sauveur, c'est le lieu de culte principal de Moscou et c'est l'un des centres névralgiques du pouvoir russe. C'est là notamment que le patriarche Kirill, qui soutient l'opération militaire spéciale de Poutine, lit ses prêches et il célèbre les grandes messes nationales comme la messe de Noël. Alors j'ai pu interviewer Vadim Diouba sur les réactions qu'il a reçues suite à cette prise de parole courageuse et unique dans un espace public. Russes sous chape de plomb de la censure et de la propagande. Écoutez.
[00:05:58] Speaker 4: Alors que je rentrais à la maison, je recevais des messages négatifs.
[00:06:07] Speaker 5: Une femme âgée m'a traité de traître à la patrie et d'ordure. Un homme m'a écrit qu'on devrait me labelliser agent de l'étranger. Et d'autres, au contraire, m'ont dit que j'étais l'unique rayon de soleil dans ce concert. En Russie, très peu sont ceux qui ont été traités. J'ai entendu parler des prisonniers politiques. Après cette soirée, quelqu'un m'a écrit en me disant « Mais qui sont ces gens ? Je ne connais aucun de leurs noms. Avais-tu besoin de faire ça ? » Mais je l'ai justement fait pour que lui et d'autres comme lui sachent qu'il y a des prisonniers politiques en Russie.
[00:06:39] Speaker 1: Alors est-ce que ces réactions traduisent l'opinion des Russes vis-à-vis de la guerre et du régime ?
[00:06:46] Speaker 2: Alors Vadim Diouba m'a confirmé que la propagande continuait d'avoir une emprise très forte sur les esprits. Lui, il a tout de suite pris position publiquement contre la guerre dès 2022. Mais il m'a expliqué que parmi son entourage, et notamment les acteurs de son théâtre, près de 80% étaient ceux qui soutenaient ou du moins ne condamnaient pas cette guerre. Écoutez.
[00:07:06] Speaker 5: En Russie, la propagande marche comme du papier à musique. C'est à cause d'elle qu'une écrasante majorité de gens adhèrent à l'agenda du Kremlin. Mais il faut bien garder en tête que je ne suis pas seul. Les langues se délient dans l'intimité des foyers ou à l'occasion de rencontres privées. Un silence n'équivaut pas à un accord. Mais évidemment, ces gens sont une infime minorité comparé à ceux qui soutiennent tout ce cauchemar. Je pense que le fait de diffuser des informations sur les prisonniers politiques peut participer à modifier cette proportion entre ceux qui soutiennent et ceux qui ne soutiennent pas la guerre.
[00:07:44] Speaker 1: Et c'est alors même qu'avec les VPN, les Russes peuvent avoir accès aux sites d'informations interdits.
[00:07:50] Speaker 2: Oui, mais Vadim explique que les algorithmes sont très efficaces pour proposer aux Russes justement des contenus de propagande qu'ils n'ont pas en fait l'habitude de remettre en question. Il faut comprendre que cette propagande et ces répressions aussi durent depuis presque 15 ans. Les premiers procès politiques de la Russie sous Poutine ont eu lieu en 2012, alors que dans cette même cathédrale du Christ Saint Sauveur où Dubas s'est exprimé, un groupe punk féministe, vous les voyez à l'écran, les Pussy Riot, a exécuté une danse pour demander à la Vierge de chasser Vladimir Poutine du pouvoir. Il y a trois membres. Ce groupe avait alors été condamné à trois ans de colonie pénitentiaire. C'était vraiment le premier grand procès politique sous Vladimir Poutine. Grégory Winter, que vous avez entendu tout à l'heure, lui, il défend les droits de l'homme depuis 2009. Et en 2020 déjà, il a passé un mois en détention, une détention au cours de laquelle il a été torturé. Écoutez son témoignage.
[00:08:40] Speaker 3: Dès que je suis arrivé en prison, ils ont commencé à me frapper. Ce jour-là, ça a duré trois heures. Avec de courtes pauses. Ils m'ont étouffé, ils m'ont électrocuté, ils m'ont roué de coups de pied. Mon jean était couvert de sang. J'ai reçu une blessure irréversible à la colonne vertébrale, car des terminaisons nerveuses ont été abîmées et ne se sont jamais rétablies. Ceux qui font ça, ils le font avec plaisir. Ils aiment torturer. Et c'est ce genre de personnes qu'ils recrutent pour travailler dans les prisons. La Fédération de Russie est devenue un territoire où l'on peut torturer, en toute impunité. Les tortionnaires ne sont jamais poursuivis.
[00:09:25] Speaker 1: La torture est une pratique généralisée dans les colonies pénitentiaires en Russie. Oui, cela non plus. Malheureusement, ça ne date pas d'hier.
[00:09:32] Speaker 2: Ces tortures, elles sont en fait systémiques. Elles sont psychologiques, on l'a entendu, comme les pressions ou l'isolement. Et puis, elles sont physiques avec jusqu'à, et y compris, vous l'avez entendu aussi, Grégory Winter y a été soumis, l'emploi d'appareils comme les électrochocs. Alors, face à ces répressions et à ces méthodes, une solidarité, s'organise avec de nombreuses initiatives, comme des fonds de soutien, l'écriture de lettres aux prisonniers politiques, ou la collecte de nourriture. Par exemple, il y a des collectes pour les prisonniers véganes. Les prises de parole, comme celles de Vadim Duba, elles sont vraiment... Là, c'est un cas unique. Alors, évidemment, on se demande est-ce qu'il n'a pas peur ? Et je lui ai posé cette question. Bien sûr, il a peur, mais il témoigne aujourd'hui vraiment ouvertement dans tous les médias. Il m'a dit vouloir rester en Russie malgré les risques. En fait, il m'a dit être passé de ce côté-là dès 2022, parce qu'il m'a dit qu'il fallait... Il fallait prendre une décision et il brave les interdits pour rester, dit-il, un être humain et pour garder sa dignité. Merci, Héléna.
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