[00:00:00] Speaker 1: Il y a quatre semaines, le 28 décembre dernier, démarrait en Iran un mouvement de contestation contre la vie chère. L'hyperinflation et les questions économiques furent alors très vite reléguées au second plan. Le mouvement devient un mouvement de contestation politique. Des manifestations contre le régime des Mollahs réunissent très vite des dizaines, voire des centaines de milliers de personnes, jusqu'à ce que les gardiens de la révolution entrent en scène. La suite, on ne la découvrira qu'un peu plus tard, après ces nuits du 8 et du 9 janvier, où la répression va faire couler le sang. Trois semaines plus tard, médias et ONG sont toujours en quête de vérité et de bilan. Des comptes impossibles à livrer de façon certaine aujourd'hui. Les réseaux internet sont toujours coupés. Les témoignages et les images continuent de nous parvenir, mais au compte-goutte seulement. Nous serons dans un instant avec notre correspondant à Téhéran, Siavoche Gazi, qui a pu aller prendre le pouls au sein du... du grand bazar de Téhéran, là où la mobilisation avait démarré il y a un mois. Mais d'abord, David Rigoulet-Rose, bonjour et merci de ma compagnie sur cette demi-heure. Vous êtes, je le disais à l'instant, rédacteur en chef de la revue Orient Stratégique, chercheur spécialiste du Moyen-Orient rattaché à l'Institut français d'analyse stratégique, auteur de plusieurs ouvrages, dont La République islamique d'Iran en crise systémique. Je disais en introduction, ce mouvement, il a démarré il y a quatre semaines avec un mobilisateur. Le motif, au départ, totalement différent, le motif économique, l'hyperinflation, la vie chère, ça aurait pu concerner d'autres pays, finalement.
[00:01:31] Speaker 2: Oui, mais l'Iran est un cas particulier, parce qu'effectivement, ça a débuté pour l'hyperinflation et la dépréciation du Rial, qui d'ailleurs vient de battre un nouveau record aujourd'hui. Donc, le plongeon de la monnaie n'a pas cessé. Au contraire, elle continue. Et c'était le point de départ, notamment au niveau du bazar, puisque les transactions commerciales, finalement, les plus... les plus simples, devenaient quasiment impossibles à effectuer. Il pouvait y avoir un ajustement du taux au quotidien. Et donc, c'était... Effectivement, ça a été le prétexte pour contester une situation économique qui devenait insupportable, au sens propre du terme, pour la population. C'est parti du bazar, mais ça s'est rapidement développé. Ça a été relayé par les étudiants dans les universités. Et puis, ça s'est élargi à la fois géographiquement, à l'ensemble du pays, et puis surtout à toutes les classes sociales. Et c'est ça qui...
[00:02:24] Speaker 1: Les hommes, les femmes, les jeunes et plus vieux.
[00:02:26] Speaker 2: Tout le monde dans la rue. Et c'est ça qui donne son caractère inédit à ce qui s'est passé, justement, avec ce mouvement, par rapport au mouvement précédent, qui était plutôt segmenté en fonction soit d'une classe sociale, soit d'une génération particulière. On pense à Massamini, notamment, en 2022. Là, c'est l'ensemble, en fait, de la population. C'était une situation qui devenait, au sens propre, insupportable et qui a fait exploser la situation.
[00:02:51] Speaker 1: Vous dites une dimension particulière à ce qui s'est passé. Vous employez le passé. Ça veut dire que le mouvement est terminé ?
[00:02:57] Speaker 2: Non, mais la répression a fait son œuvre sanglante, puisqu'aujourd'hui, on est dans l'incapacité d'évaluer... Il y a la face émergée de l'iceberg. On est dans l'incapacité d'évaluer exactement le nombre de victimes qui est probablement très en deçà de ce qu'on donne pour l'instant. Les principales ONG donnent des chiffres certifiés, parce qu'il y a eu des recoupements, mais elles disent que c'est très, évidemment, très sous-évalué. Et puis, certaines estimations, maintenant, dépassent les 35 000 et approcheraient les 40 000 morts.
[00:03:24] Speaker 1: Certains parlent même aujourd'hui de 50 000 morts ou plus.
[00:03:26] Speaker 2: Oui, on ne peut pas l'exclure, parce qu'il y a des endroits où on n'a pas eu le retour, effectivement, de ce qui s'est passé. Il y a eu manifestement des inhumations de masse. C'est ce qui est relayé par certains médecins dans les hôpitaux, effectivement. Et donc, pour l'instant, il y a le bloc-out qui est sur l'Internet, qui continue. Donc, effectivement, on est dans l'incapacité d'avoir exactement tous les éléments pour un tableau précis de la situation.
[00:03:52] Speaker 1: Ça fait préciser. Il y a exactement un mois qu'on tente de démêler le vrai du faux, d'obtenir des informations et des images, évidemment, pour vous raconter ce qui s'est passé en Iran. On a même eu des personnes, des journalistes dédiés à cette question. C'est vrai que les informations qui nous viennent d'Iran arrivent au compte-goût, tout comme les images de cette répression. Celles qui ont réussi à franchir la censure sont d'une violence inouïe, terrible. Les observateurs de France 24 ont pu analyser ces derniers jours quelques images, plusieurs vidéos. Elles sont commentées aujourd'hui par Noémie Roche. Je vous laisse découvrir.
[00:04:28] Speaker 3: Ils étaient venus réclamer des changements économiques et politiques. Violemment réprimés, ces manifestants tentent de fuir les coups de feu des forces de l'ordre. Certains sont gravement blessés. Ici, à Rasht, dans le nord-ouest de l'Iran, les corps enroulés dans des sacs mortuaires s'amoncèlent alors que des Iraniens recherchent leurs proches. Vérifiées par les observateurs de France 24, ces images ont été tournées lors des manifestations des 8 et 9 janvier derniers. Elles n'ont pu être publiées que la semaine dernière par des internautes qui ont réussi à contourner la censure d'Internet. Elles témoignent de la répression sanglante orchestrée par les forces du régime iranien. Des vidéos qui arrivent au compte-goût alors qu'à de rares exceptions près, le régime maintient la coupure totale d'Internet depuis plusieurs années. C'est ce qu'on a vu. Pendant ce temps, le décompte macabre se poursuit. L'ONG Rana a pour l'heure identifié 6126 morts liées à la répression. Elle affirme être en train d'examiner plus de 17 000 autres possibles décès. Les blessés sont également très nombreux, comme en témoigne ce médecin à la tête d'un service d'ophtalmologie dans un hôpital de Téhéran.
[00:05:49] Speaker 4: Au total, environ 1000 patients. Ils se sont présentés à l'hôpital. Il s'agissait de patients nécessitant une intervention chirurgicale urgente et souffrant de rupture de la cornée. Je n'ai pas pris en compte les ruptures des paupières ni les patients ne nécessitant pas d'intervention immédiate.
[00:06:05] Speaker 3: Selon certaines sources, jusqu'à 30 000 personnes auraient été tuées dans les rues du pays les 8 et 9 janvier seulement. La rapporteuse spéciale de l'ONU sur l'Iran évoque elle aussi des dizaines de milliers de victimes. Des milliers de manifestants auraient également été arrêtés au cours de ce mouvement de contestation. Les autorités judiciaires ont promis contre elles des procès rapides et des punitions sans la moindre clémence.
[00:06:30] Speaker 1: On est encore aujourd'hui en train de commenter des images qui datent du 8 et du 9 janvier dernier. Pourquoi est-ce que c'est important ?
[00:06:38] Speaker 2: C'est important parce que tout s'est joué le 8 et le 9. C'est là que Internet a été coupé. D'ailleurs, les Iraniens nous alertaient de l'intérieur en disant que c'était pour effectuer un massacre à huis clos. Ce qui s'est passé, du reste, hélas. C'est un moment... Effectivement, l'acmé de la violence qui s'est déchaînée dans les rues iraniennes, avec non seulement la mobilisation des passages, mais aussi des gardiens et des tirs à l'arme lourde. C'est-à-dire la douchka, c'est-à-dire des armes de guerre. Donc, les forces de sécurité considéraient qu'elles étaient en guerre contre leur propre population. Ce qui, effectivement, est absolument effarant dans la mesure où la population en question, c'était des familles qui manifestaient. Très souvent, il y avait les trois générations. Grands-parents, parents. Enfants. Donc, ça a été, effectivement, un déchaînement de violence avec des spécificités, notamment de viser le haut du corps et les yeux, puisque les yeux, dans la culture persane, c'est une manifestation du pouvoir. Et donc, aveugler, au sens propre du terme, c'est, effectivement, la possibilité de retirer toute possibilité d'exercer sa liberté. Et donc, il y a un nombre de...
[00:07:46] Speaker 1: C'est ce qui se passe dans chaque mouvement de contestation. Femme, vie, liberté.
[00:07:49] Speaker 2: On a vu beaucoup de jeunes perdre la vue. Absolument. C'est déjà le cas avec les jeunes de la génération Z. Mais là, ça a pris une proportion absolument énorme. Et donc, il y a des remontées de médecins qui parlent de milliers de cas, effectivement, d'ophtalmologues qui disent qu'ils ont été dans l'incapacité de prendre en charge tous ces gens. Et ils sont recherchés par la suite. C'est-à-dire, les blessés sont recherchés par les forces de sécurité.
[00:08:10] Speaker 1: Alors, justement, c'est ça qui est encore intéressant aujourd'hui. On va retrouver Siavoche dans quelques instants, qui va nous raconter ce qu'il a vu au Grand Bazar de Téhéran. Et a priori, on a presque l'impression, aujourd'hui, que la vie a repris... son cours. À la télévision d'État, il y a une propagande aussi qui est à l'œuvre, avec des appels, notamment à l'égard des blessés, de tous ces manifestants blessés. N'hésitez pas à vous rendre dans les hôpitaux, dans les centres de soins, pour vous faire soigner.
[00:08:36] Speaker 2: Oui, on est dans un monde surréaliste, dans la mesure où les Iraniens savent que c'est la dernière chose à faire. Puisque s'ils se rendent dans les services hospitaliers, c'est précisément pour être... Ils seront susceptibles d'être, justement, arrêtés.
[00:08:48] Speaker 1: Il y a eu de nombreuses interpellations. Il y en a eu.
[00:08:50] Speaker 2: Il y a même eu des exécutions. Dans les services hospitaliers, ça a été confirmé par des médecins. Donc, ça, effectivement, c'est quelque chose qui est... Ça a provoqué une sidération. Le niveau de violence est inégalé. Ça a été, d'ailleurs, mentionné par l'ONU, par la rapporteuse, justement, des droits de l'homme de l'ONU, qui dit que c'est probablement une répression des manifestations qui n'a pas d'équivalent dans l'histoire contemporaine. Même plus que la place tienne à elle-même. Donc, ça donne une idée, quand même, effectivement, de l'ampleur de la répression qui n'est pas finie. Et c'est là où on arrive à un moment chargé.
[00:09:27] Speaker 1: C'est ce que j'allais vous demander.
[00:09:29] Speaker 2: On est encore en train de faire la chasse aux sorcières, là, au moment où... Ah oui, alors, les gens sont terrés chez eux. Mais on va les chercher, dans certains cas, chez eux, pour vérifier s'ils n'ont pas été blessés. Et donc, c'est, effectivement, une planification de la répression post-8, 9 janvier.
[00:09:43] Speaker 1: Certains Iraniens nous ont notamment raconté qu'avec leur téléphone portable, et pourtant, il n'y avait pas de réseau Internet, ils ont reçu des messages. On sait où vous êtes. Oui, parce qu'ils ont été filmés. Ils sont géolocalisés.
[00:09:53] Speaker 2: Ils ont été filmés, notamment, dans les manifestations. Donc, il y a eu une identification avec leurs adresses. Et donc, parfois, ils voient débarquer à domicile, en fait, les membres des forces de sécurité.
[00:10:04] Speaker 1: Alors, on parle de ces bilans, parce qu'il y a les morts, des comptes quasi impossibles, aujourd'hui, parce qu'il y a eu des charniers, des corps qui ont été très vite enterrés. Il y a les blessés. Et puis, il y a aussi les dizaines de milliers de personnes arrêtées, mises en prison.
[00:10:21] Speaker 2: Oui.
[00:10:22] Speaker 1: Ça, c'est l'autre côté obscur.
[00:10:23] Speaker 2: Oui, c'est l'autre côté obscur, mais qui est aussi inquiétant, parce que certains dans les prisons ont été mis en prison en étant blessés. Ils meurent en prison. Et il y a des exécutions sommaires. Il y a le chef du pouvoir judiciaire qui a dit qu'il serait du intraitable, justement, avec tous ceux qui sont suspectés d'avoir participé. Donc, on est dans une logique maximaliste d'ultra-violence. Et on ne voit pas très bien comment les choses pourraient bien se finir.
[00:10:51] Speaker 1: Alors, vous parlez du chef de l'autorité judiciaire qui avait dans un premier temps annoncé des procès rapides, une justice intraitable, jusqu'à ce que Donald Trump sorte de sa réserve et menace l'Iran d'une possible intervention. On a à peu près tout entendu du côté de Washington, très agressif, puis très mou d'un coup d'un seul. On entendait le président américain, la semaine dernière, au moment de l'inauguration de son Conseil de la paix, dire « Ils ont envie de discuter avec moi, je suis prêt à discuter avec eux, on va peut-être l'écouter de nouveau et puis on en reparle juste après ».
[00:11:25] Speaker 5: Nous serions visés par toute éventuelle attaque et nous sommes déterminés à nous défendre. Nous choisirons, en temps voulu, comment agir, comment intervenir ou non, selon les circonstances. Mais nous ne sommes pas neutres.
[00:11:49] Speaker 6: Nous ne sommes pas neutres.
[00:11:52] Speaker 7: Les bombes larguées par les bombardiers B-2 ont touché les conduits d'aération et ont pénétré profondément dans le sol, détruisant complètement tout ce qu'ils faisaient. Ils étaient à deux mois d'obtenir l'arme nucléaire. On ne peut pas laisser ça arriver. Et l'Iran veut effectivement parler et nous parlerons.
[00:12:08] Speaker 1: Voilà, vous avez vu au passage le chef du Hezbollah libanais menacé parce qu'il se trouve que le porte-avions Abraham Lincoln, USS Abraham Lincoln, est arrivé au Moyen-Orient. Les Américains ont fait l'annonce, il y a quelques heures, la porte est ouverte si l'Iran souhaite entrer en contact avec Washington. A nouveau déclaré, il y a un responsable américain. On est en train de vivre quand même une accélération dans les événements ou pas du tout ? Comment est-ce que vous...
[00:12:34] Speaker 2: Ah si, si, si, il y a incontestablement. D'abord, le dispositif américain est très impressionnant. Il y a l'escadre, évidemment, du porte-avions avec les bateaux qui l'accompagnent. Mais il y a aussi de nombreux avions qui ont été amenés en Jordanie et dans d'autres pays où il y a des bases américaines.
[00:12:52] Speaker 1: C'est pas n'importe quel bateau, il faut le dire. C'est l'un des plus gros bâtiments de guerre américains.
[00:12:57] Speaker 2: Il fait 330 mètres, donc c'est un monstre. Il peut avoir 90 aéronefs avec des avions d'attaque et des avions d'identification, de surveillance du territoire, etc. Il y a des destroyers, il y a trois destroyers avec lui, il y a un sous-marin d'attaque qui accompagne toujours. C'est un dispositif qui est massif. Effectivement, quand il parle d'armada, c'est pas uniquement de la réaction... Concrètement, c'est le cas, surtout qu'effectivement il y a de nombreux avions qui sont dépêchés. Il y a des superavitailleurs, il y a des Globemasters, c'est des avions qui amènent du matériel, depuis Diego Garcia. Il y a autour de l'Iran un dispositif qui est sans précédent probablement depuis 2003.
[00:13:39] Speaker 1: Quel est l'intérêt de déplacer ce porte-avions pour montrer les muscles ? Ou pour autre chose ? Vous vous dites que si on déplace tout ça, c'est pas pour rien.
[00:13:48] Speaker 2: C'est pas uniquement ce que les militaires qualifient de show of force. Il faut montrer la dissuasion, parce qu'il y a une dimension défensive et offensive. Donald Trump a demandé au Pentagone de lui donner un large panel d'options possibles pour se laisser une grande liberté de choix, de décision. Pour l'instant, il a alterné des discours très virulents et en même temps en appelant à la négociation, parce que lui, à la base, il était plutôt dans une logique de négociation par la diplomatie, par la force. Le problème, c'est que ça a trouvé ses limites, et il s'est beaucoup engagé, notamment en appelant à l'insurrection. On se souvient du discours où il disait...
[00:14:26] Speaker 1: Il avait appelé les manifestants à se saisir des institutions iraniennes.
[00:14:30] Speaker 2: J'envoie les renforts, avait-il dit. Oui, l'aide arrive. Et il n'y a pas eu de... Evidemment, parce que le dispositif, de toute façon, n'était pas encore en place. Donc la question du timing, évidemment, pose problème dans la rhétorique trumpienne, même si on voit bien qu'il se laisse toutes les options ouvertes, y compris une option militaire, même s'il est réticent, a priori, à l'usage de cette option militaire.
[00:14:51] Speaker 1: On va y revenir dans un instant, mais j'aimerais qu'on se tourne vers Siavosh Ghazi. Siavosh, bonjour. Avant de prendre le pouls sur ce grand bazar de Téhéran ce matin, j'aimerais que vous nous parliez de Donald Trump, parce qu'on sait que la question de l'intervention américaine a été très présente et beaucoup abordée par les Iraniens au cours de ces dernières semaines. J'imagine que ça l'est encore aujourd'hui.
[00:15:10] Speaker 8: Absolument. Ça revient dans toutes les conversations. Tout le monde ne parle que d'une attaque américaine. Et tout le monde, lorsqu'on parle aux gens et lorsqu'on les interroge, est persuadé qu'il y aura de toute façon une attaque dans quelques jours ou dans quelques semaines. Et donc, les gens se préparent en quelque sorte à une telle attaque. Parmi les gens qui ont manifesté ces dernières semaines jusqu'au 11 janvier, certains sont bien évidemment favorables à une intervention américaine. Beaucoup l'espéraient pendant les manifestations et donc ont été déçus lorsqu'il n'y a pas eu d'intervention. Comme cela avait été dit et promis par le président Trump ou d'autres responsables de l'opposition basée à l'étranger. Mais aujourd'hui, on en parle beaucoup. Beaucoup de gens, ou une partie des manifestants l'espèrent. Mais d'autres, en Iran, craignent qu'une attaque américaine aboutisse à une déstabilisation du pouvoir et du pays. Surtout, une déstabilisation qui provoquerait un chaos supplémentaire alors que la situation économique est désastreuse. L'inflation dépasse largement les 60%. L'inflation des produits de consommation courante, selon les chiffres officiels publiés il y a deux jours, a atteint les 90%. Ça, c'est les chiffres officiels, mais en réalité, les prix ont augmenté encore davantage depuis quelques semaines. Et le résultat de cette inquiétude sur l'intervention américaine, c'est la chute de la bourse de Téhéran depuis quatre jours. C'est des débaisses très importantes, mais aussi une chute de la valeur de la monnaie iranienne qui a perdu pratiquement 8% de sa valeur depuis hier. Donc, cela montre qu'il y a une grande inquiétude face à l'intervention américaine et au déploiement des forces armées américaines dans la région.
[00:17:07] Speaker 1: Un mot sur ce qui se dit au sein de la société civile iranienne. Alors, évidemment, tout dépend de à qui l'on parle. On a percevé à l'instant vos images, celles que vous avez tournées ce matin au sein du Grand Bazar de Téhéran. On a rappelé tout à l'heure que la contestation était née dans ces allées. Qu'est-ce qui se dit aujourd'hui, un mois après le début de la mobilisation ?
[00:17:26] Speaker 8: Alors, tout d'abord, il faut savoir que il y a du monde dans le bazar, comme on peut les voir dans ces images, mais ce n'est pas la foule qu'on voit habituellement à cette période de l'année. On est à moins de deux mois du nouvel an iranien, le Nowruz, qui sera célébré le 20 mars. Et donc, c'est une période où les marchands vont beaucoup, et font une grande partie de leur commerce à cette période de l'année. Les marchands que j'ai pu interroger dans le bazar même, qui est totalement ouvert maintenant, disent que c'est une situation catastrophique. Il n'y a personne qui vient acheter réellement des produits. Dans ce grand bazar de Téhéran, il y a les petits marchands, mais il y a aussi et surtout les grossistes qui distribuent de nombreux produits à travers le pays. Et donc, quand j'ai interrogé des grossistes, ils nous disaient qu'à cette période de l'année, en général, il y a énormément de gens qui viennent acheter pour remplir les magasins à Téhéran, mais aussi dans les villes de province. Mais là, ils préfèrent attendre parce qu'il y a l'incertitude face à une intervention américaine. Un des marchands me disait qu'il y a eu d'abord la hausse du prix de l'or, la hausse du dollar face à la monnaie iranienne. Et aujourd'hui, avec les rumeurs et les informations sur une intervention américaine, c'est vraiment le coût de grâce pour l'économie et le commerce du pays. Et il me disait, par rapport à notre marchand, il me disait que par rapport, par exemple, à l'année dernière, il y a, lorsque je lui ai demandé de me chiffrer ce qu'il constatait, il m'a dit qu'il y a une baisse de 100% par rapport à ce qu'il avait pu vendre l'année dernière. Dans une situation qui va affecter encore davantage, provoquer encore plus de chômage et de mécontentement social.
[00:19:26] Speaker 1: Merci beaucoup, Siavosh, en direct de Téhéran pour France 24. C'est intéressant ce qu'il nous dit, Siavosh. Alors, plusieurs choses. D'abord, ces images, quand on les reçoit, nous, ici, en réaction, première réaction, on avait plutôt eu tendance à se dire, il y a de nouveau du monde dans les allées du marché. En fait, ce n'est pas tellement représentatif de ce qui se passe normalement à cette période. Cette très grande crainte d'une intervention américaine, et ça depuis le début, il y a une partie des Iraniens qui ont attendu des frappes de Trump. Ce qu'il nous dit aussi, c'est que la situation finalement économique se dégrade de jour en jour. Moi, j'ai envie de dire, le régime iranien, il va avoir du mal à s'en sortir là où il l'a réussi les dernières fois, non ?
[00:20:04] Speaker 2: Il ne pourra pas. Il est condamné, même s'il ne veut pas le reconnaître. Tout simplement parce qu'il n'est pas en capacité de pouvoir, justement, améliorer la situation, qui va continuer à se dégrader. Et c'était la raison qui avait d'ailleurs été le déclencheur. Fin décembre. Mais la situation est pire aujourd'hui, ce que dit Sylvain Sgagy. Donc, elle est pire, elle va empirer. Il y a une logique de blocus qui va s'installer avec l'armada américaine. C'est-à-dire l'impossibilité même d'exporter, même de manière non officielle, du pétrole. Donc, l'absence, l'assèchement des rentrées. Et en fait, c'est... Le président Trump n'est pas dans une logique de régime change, à la base. Il l'a dit d'ailleurs. Sur le modèle irakien. Mais il n'est pas exclu qu'il ait opté pour une modalité c'est-à-dire un régime collapse. C'est-à-dire une implosion du régime de l'intérieur.
[00:20:55] Speaker 1: Vous pensez qu'il mise là-dessus aujourd'hui, concrètement ?
[00:20:58] Speaker 2: C'est vraisemblable. Parce qu'il est de toute façon, il a dit no boots on the ground. Pas de troupes au sol sur le modèle irakien. Hors de question.
[00:21:06] Speaker 1: Mais les frappes, ça c'est possible.
[00:21:07] Speaker 2: Ça c'est tout à fait possible. En articulant des frappes effectivement avec une dégradation continue de la situation économique interne. Avec l'idée qu'émergera une structuration minimale éventuellement ou une option alternative à la situation. Mais le régime tel qu'il est aujourd'hui ne pourra pas survivre.
[00:21:24] Speaker 1: Un régime des mollahs que l'on connaît qui s'est illustré ces dernières années dans la répression et le son. Est-ce qu'il ne faut pas le redouter si on le sait aux abois ? Encore plus. On voit beaucoup d'images de manifestants présentés à la télévision comme ça, en train d'avouer leur crime, leur péché.
[00:21:38] Speaker 2: Oui mais ça, ça fait partie de la scénographie de ce type de régime. Mais qui a très peur. S'il n'avait pas très peur, il n'aurait pas fait ce qu'il a fait en termes de répression. Les mesures de sa peur et donc de sa faiblesse. Et il sent que les fondements sont en train de vaciller. Et ça n'est qu'une question de temps. Et la configuration actuelle, évidemment, accélère la dynamique à l'œuvre. Parce que, contrairement, justement, on compare souvent avec Tiananmen. Tiananmen, la répression a été sanglante mais le régime chinois offrait une perspective d'amélioration économique. Ce que ne peut pas faire le régime iranien. Et donc il est piégé dans une spirale descendante à laquelle il a, aucune réponse à apporter.
[00:22:21] Speaker 1: La réaction de l'Iran, on a vu tout à l'heure le nouveau chef du Hezbollah libanais. Le Hezbollah s'estimera visé par toute attaque américaine contre l'Iran qui serait de nature à embraser la région. Qu'est-ce qu'on en dit ?
[00:22:32] Speaker 2: Oui, on a entendu certaines déclarations des membres de l'axe de la Moukawama, c'est-à-dire de la dite résistance à Israël, dont le Hezbollah. Le Hamas, non, parce qu'on en connaît les raisons. Les Houthis l'ont dit, qu'ils étaient prêts aussi à mobiliser. Et les Hachal Shabi, c'est-à-dire les milices pro-iraniennes, notamment Qatab Hezbollah en Irak, ont dit même que certains opteraient pour des attentats suicides. Il y aurait effectivement une vidéo qui circulerait où ils manifesteraient les velléités de participer à une solidarité dans le cas où l'Iran sera attaqué. Donc une mobilisation, effectivement, de ce qui reste de ces mandataires, de ces proxys au niveau régional.
[00:23:10] Speaker 1: L'Iran a dit se tenir prête. La République islamique d'Iran, je cite, a confiance en ses propres capacités. Quelles sont-elles réellement ?
[00:23:19] Speaker 2: Oui, elle ne va pas dire le contraire, de toute façon, parce qu'on est dans une logique de communication par rapport à un adversaire. On ne va pas dire à l'adversaire qu'on n'est pas en capacité de répondre. Mais en termes conventionnels, l'Iran ne peut pas. Il ne peut pas être en mesure de répondre à l'armée américaine. C'est tout simplement pas possible. En revanche, et c'est ce qu'a développé comme arme de dissuasion depuis longtemps l'Iran, c'est le balistique, c'est-à-dire les drones et les missiles. On l'a vu lors de la guerre des 12 jours l'été dernier. Et effectivement, l'Iran a relancé massivement la production de missiles avec l'idée dans le cas d'un nouveau nouvelle confrontation, de fonctionner avec des essaims. C'est-à-dire des lancements par essaim pour saturer l'espace, la cible ennemie et faire que certains passent et effectivement fassent les dégâts attendus.
[00:24:08] Speaker 1: Pour conclure, j'anticipe, évidemment, on n'y est pas encore, mais quand on intervient et on sait quand les Américains interviennent loin de leur pays, on voit souvent comment ça tourne, quels risques il y a, s'il y avait une intervention américaine.
[00:24:21] Speaker 2: Oui, c'est ce qui fait hésiter Donald Trump, justement. Mais en même temps, il est vraisemblable qu'il a compris que, de son point de vue, que le maintien du régime actuel n'est pas possible. Donc, a priori, si je vous suis bien aujourd'hui, pas vraiment d'autres options, il n'y aurait qu'un plan A. Sauf si le gouvernement acceptait l'ultimatum qui lui a été formulé, à savoir renoncer à l'enrichissement, donner le stock des 450 kilos disponibles, ça a été dit explicitement, renoncer à son programme de balistique et au soutien au proxy. Et on voit mal comment l'Iran pourrait accepter un tel ultimatum.
[00:24:55] Speaker 1: Merci beaucoup, David Rigoleroz. On verra comment, évidemment, se passent les prochains développements.
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