[00:00:00] Speaker 1: On retrouve tout de suite Mathieu Mabin en direct de Washington. Bonjour à vous Mathieu, merci d'être avec nous. D'abord, comment analyser la réalité des menaces formulées par l'Iran vis-à-vis des Etats-Unis ? Quelle est la capacité réelle ? Est-ce qu'il faut parler d'intention politique et de rapport de force face à la pression américaine internationale ?
[00:00:18] Speaker 2: Bonjour, bien effectivement, vous avez dit presque tous les mots-clés déjà. Ce qu'il faut d'abord dire, c'est que les menaces iraniennes sont réelles, évidemment, mais dans leur registre et calibrées dans leur portée. Je m'explique. En réalité, Téhéran joue sur plusieurs tableaux. D'un côté, on reçoit ici un discours très offensif, destiné à sa base intérieure, en réalité, et à l'axe régional qui l'anime. Le Hezbollah au Liban, évidemment, les milices en Irak, les Houthis au Yémen, et plus globalement, le réseau d'influence considérable. C'est vrai, dont les ramifications vont jusqu'en Europe et en Amérique latine. Mais dans l'autre côté, on détecte quand même une grande prudence dès qu'il s'agit d'affronter directement et militairement les États-Unis. Et quoi qu'en disent les porte-paroles du régime iranien, militairement, le rapport de force est parfaitement clair. L'Iran dispose, c'est vrai, de capacités asymétriques relativement crédibles. Si Téhéran voulait semer un chaos relatif dans quelques capitales du monde, en utilisant le terrorisme, par exemple, comme mode d'action, le régime en a parfaitement le pouvoir. L'Iran a déjà prouvé par le passé qu'elle était capable, effectivement, de provoquer le désordre un peu partout où le pays en a l'attention. Ça, c'est une première chose. Ensuite, l'Iran possède bien des missiles balistiques, c'est vrai, et des missiles de croisière, des drones également, on vient de le voir. Et l'Iran est capable de cyberattaques également, ou encore de harcèlement maritime dans le détroit d'Hormuz, cet endroit absolument clé, pour l'économie mondiale. Cela lui permettrait, effectivement, de créer une relative instabilité et d'augmenter le coût d'une confrontation. Mais, on l'a compris, pas de gagner une guerre conventionnelle contre Washington, évidemment, soyons sérieux. Face à la supériorité aérienne, navale et technologique évoquée à l'instant par Ludovic Defoucault, cette supériorité américaine, Téhéran le sait, l'escalade directe serait perdante, instantanément. C'est pour ça que la stratégie d'Iran, repose en fait sur la dissuasion indirecte, faire planer une forme de menace sans franchir le seuil qui déclencherait une riposte massive. Les attaques sont souvent revendiquées à demi-mot d'ailleurs, ou attribuées à des alliés, on les a cités à l'instant. C'est pour ça que le Hezbollah existe au Liban depuis tant d'années. La stratégie est vieille comme la révolution iranienne, on peut perturber la région, ça c'est clair, quand on est à la tête de cet état iranien. On peut perturber les routes énergétiques, la sécurité d'Israël, même partiellement, mais sans provoquer un casus belli frontal, ça c'est absolument certain. Maintenant, sur le plan international, l'Iran reste sous forte pression, ça c'est une réalité également. Les sanctions économiques sont extrêmement lourdes, l'isolement diplomatique de plus en plus marqué, avec un affaiblissement des proxys notamment, et la dépendance accrue à la Chine et à la Russie. C'est une situation beaucoup plus subie par le régime iranien que choisie par les mollahs. Même ses partenaires n'ont aucun intérêt en réalité à une guerre ouverte. Téhéran peut hausser le ton, ses menaces sont entendues ici, au département d'État américain, comme un outil de dissuasion et de négociation. C'est un peu un alignement sur la méthode Trump en réalité, mais pas du tout comme un prélude à un affrontement direct avec Washington, en tout cas pas un affrontement au sens militaire du terme.
[00:03:51] Speaker 1: Alors dans quelle mesure, Mathieu, la stratégie de pression mise par le président américain sur le dossier du nucléaire iranien est susceptible de déboucher sur un accord avec Téhéran ? Ou est-ce qu'alors on se dirige vers un échec similaire à celui qu'on a connu sous Obama ou Biden ?
[00:04:08] Speaker 2: C'est évidemment l'autre question centrale, et elle divise d'ailleurs jusqu'ici à Washington, et à Téhéran d'ailleurs également en tout cas, puisque le département d'État perçoit et veut bien nous communiquer. La stratégie de Donald Trump repose sur un principe assez simple, pression maximale pour obtenir un meilleur accord. Ça y est, on est parfaitement habitué à cette méthode, c'est la méthode Trump. Des sanctions renforcées, des menaces, on l'a vu, et globalement le refus de tout compromis qui serait perçu comme de la faiblesse ici, au sein du camp Trump à Washington. L'objectif affiché, c'est de contraindre l'Iran à revenir à la table des négociations. En position de faiblesse, justement, ce qui n'est pas le moindre des paradoxes, puisqu'on n'a quand même pas oublié que l'accord sur le nucléaire iranien de 2015 a justement été pétardé par Donald Trump, sa première mesure, de son premier mandat. Alors maintenant, est-ce que c'est réaliste ? Oui, mais sous conditions très strictes. D'abord parce que l'Iran traverse une situation économique extrêmement difficile, on ne le dira jamais assez, avec une inflation élevée, la monnaie affaiblie évidemment, et puis ce mécontentement social. C'est le moins qu'on puisse dire. Sur ces points, la pression fonctionne, la pression américaine fonctionne. L'influence américaine n'est d'ailleurs pas étrangère aux événements absolument dramatiques que vous rappeliez à l'instant et qui ont touché l'Iran ces dernières semaines. Voilà, le dossier nucléaire est la clé, on l'a compris, mais il y a un obstacle majeur, c'est la confiance. Le retrait américain de l'accord de 2015, encore une fois, a laissé une trace indélébile dans le dialogue. À Téhéran, beaucoup considèrent qu'un accord avec Washington n'est valable que tant que l'administration en place le respecte. Et comment ne pas les comprendre ? Cela limite considérablement quand même la marge de manœuvre des dirigeants iraniens, notamment face aux conservateurs et aux gardiens de la révolution. Ensuite, il y a la méthode. Donald Trump privilégie le rapport de force, encore une fois, et la négociation bilatérale directe. Or, l'Iran réclame de ses voeux des garanties plus solides que ça. Et puis surtout, un dialogue multilatéral et des allégements de sanctions avant tout engagement de parole. Les deux logiques ne sont pas incompatibles, mais elles avancent à des rythmes très différents, vous en conviendrez.
[00:06:27] Speaker 1: Merci beaucoup Mathieu. Mathieu Mabin, en direct de Washington.
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