[00:00:00] Speaker 1: On passe maintenant à l'invité d'Au coeur de l'info. On va revenir ce soir sur la situation en Iran où les autorités ont dit, je cite, avoir le doigt sur la gâchette face aux menaces américaines alors que Donald Trump laisse planer le doute sur une éventuelle intervention avec l'envoi, dit-il, d'une armada vers le Golfe, pression américaine supplémentaire en lien avec la répression du mouvement de contestation en Iran. Mouvement initialement contre la vie chère mais qui s'est transformé progressivement en protestation beaucoup plus vaste contre le régime iranien. Une mobilisation suivie d'un véritable massacre, un massacre à huis clos du fait d'un blackout organisé par les autorités qui est toujours d'ailleurs en vigueur à l'heure actuelle. On en parle ce soir donc avec notre invité Delphine Minoui. Bonsoir, vous êtes journaliste au Figaro, spécialiste du Moyen-Orient, romancière franco-iranienne, autrice de nombreux livres parmi lesquels Badjens publié. En 2024, qui traite justement du mouvement Femmes, Vie, Liberté ou encore des passeurs de livres de Daraïa, cette fois en 2017, et qui traite de la guerre civile en Syrie. On reparlera d'ailleurs de la Syrie dans une deuxième partie dans le cadre de cet entretien. Merci beaucoup Delphine Minoui d'avoir accepté notre invitation ce soir sur France 24. Tout d'abord donc en Iran, on le disait, répression absolument sanglante. L'ONG Rana, basée aux Etats-Unis, parle depuis hier d'au moins 5000 de morts précisément et 26 852 arrestations. Un bilan sans aucun doute largement sous-estimé. On le sait, le blackout perdure. En tout cas, ce qui est sûr, c'est que le degré de violence déployée a été absolument inédit.
[00:01:34] Speaker 2: Ça a été un bain de sang. C'est vraiment une machine de répression qui a été lancée contre le peuple iranien. On fait face à un régime qui a déclaré la guerre à sa population. Et les témoignages qui me viennent de façon très très fragile à cause du blocage de l'Internet sont terrifiants. C'est-à-dire, j'ai eu en contact notamment ce jeune homme qui a été blessé, qui a été en fait lâché dans la rue pour mort après avoir reçu des coups de cutter sur tout le corps. Ou encore cette femme dont le frère a été tué dans la rue à bout portant. Et puis ces gens qui racontent des personnes qui tombaient comme des mouches devant eux au pic des manifestations, c'est-à-dire la nuit du 8 et la nuit du 9 janvier.
[00:02:19] Speaker 1: Des témoignages qui vous parviennent malgré le blackout. Se poursuit, je le disais, un blackout particulièrement long parce que le pays est habitué. Mais là c'est particulièrement long. C'est le symptôme d'un régime véritablement aux abois.
[00:02:34] Speaker 2: Oui, pendant grosso modo dix jours, l'Iran a été littéralement coupé du monde. Il n'y avait plus d'Internet. Les communications téléphoniques ne fonctionnaient pas. Et c'était, je pense, c'était une volonté délibérée et assumée de la part du pouvoir. Tout fait la contestation qui a dépassé le guide suprême Ali Khamenei. Et c'était aussi une façon d'instiger, je pense, la peur. Mais aussi de couper les canaux de communication entre les protestataires pour tuer dans l'œuf cette révolte qui, il faut le rappeler, est quand même la sixième révolte iranienne depuis l'arrivée des religieux au pouvoir en 1969.
[00:03:15] Speaker 1: Et une petite fenêtre durant laquelle les communications étaient momentanément rétablies, c'est ça ? Et ensuite, il y a eu à nouveau un blackout.
[00:03:22] Speaker 2: Pour l'instant... Certains Iraniens arrivent. Là, je recommence à avoir des messages de la part de mes contacts, notamment via WhatsApp. On les voit réapparaître sur les réseaux sociaux, sur Instagram. Mais ce sont des déclarations souvent très, très prudentes. Ils savent qu'ils sont sous surveillance. Ils savent qu'ils risquent gros. Et ils savent que ce qui peut les attendre, c'est aussi la prison. Il y a... Le régime a menacé la population d'exécution. Cette semaine, un jeune, Ali Rabah... a été exécuté. Donc, ça va à l'encontre de ce qu'a voulu annoncer aussi Donald Trump en assurant que les autorités iraniennes lui avaient dit qu'elles suspendraient tout processus d'exécution. Et qu'est-ce que ces contacts vous disent de l'atmosphère post-répression ? En fait, les témoignages qui nous parviennent sont des témoignages de détresse, de grande peur, de sidération. Des gens qui me disent que dans leur quartier, ça sentait la mort. En fait, dans n'importe quelle famille, vous avez un voisin, un cousin, un ami, soit mort, soit blessé, soit arrêté. Et c'est pour ça que ces chiffres que vous évoquiez tout à l'heure, c'est des chiffres qui sont très prudents, je dirais. Mais je suis en contact notamment avec un médecin qui est dans un service d'ophtalmologie en Allemagne, qui est en contact avec plein de collègues en Iran, qui me disait qu'à travers un collectif de médecins, d'après les témoignages et les chiffres qu'ils ont pu recueillir, ils estiment à au moins 30 000 le nombre de morts.
[00:05:02] Speaker 1: Et cette semaine, les autorités ont aussi donné un ultimatum aux manifestants pour se livrer à la justice. C'est une véritable chasse aux sorcières ?
[00:05:09] Speaker 2: Oui, je pense que c'est une forme d'intimidation et les autorités n'ont pas attendu cet ultimatum pour lancer justement cette chasse aux sorcières. Vous avez des milliers d'Iraniens qui sont derrière les barreaux. Les prisons sont sursaturées. Il y a une sorte de détention plus ou moins clandestine. Il faut rappeler que c'est aussi des descentes dans les maisons des gens qui se font arrêter parce qu'ils ont été pris en photo pendant les manifestations. Ce sont des rafles aussi pour essayer de récupérer sur les toits soit les terminaux Starlink qui permettaient de maintenir une certaine forme de contact avec le monde extérieur, mais aussi les paraboles. Donc la peur, elle est là. On sent bien qu'elle est présente. Il y a ce rouleau compresseur de la répression. La peur et malgré tout le courage de ces manifestants qui continuent pour certains à monter sur les toits et à crier mort à Khamenei, mort au dictateur pour signifier cette colère qui se poursuit. Je vais vous citer un jeune avec qui j'ai parlé très régulièrement pendant les manifestations qui me disait qu'il ne savait pas s'il s'agissait d'un courage ou tout simplement d'une forme de désespoir parce qu'il part du principe qu'aujourd'hui, ils n'ont plus rien à perdre. Face à cette répression, face à cette chape de plomb à la fois politique mais également économique parce que c'est aussi pour des raisons économiques qu'est partie la contestation, même si très très vite ça s'est transformé en mouvement anti-régime.
[00:06:36] Speaker 1: Alors revenons maintenant sur ces déclarations de Donald Trump il y a quelque temps sur une éventuelle intervention pour soutenir justement les manifestants qui durant les protestations avaient donné beaucoup de courage justement à ces manifestants. Depuis, il a fait volte-face. Est-ce que c'est un peu comme ça ? Est-ce que c'est un peu comme ça ? Est-ce que ce revirement de Donald Trump a pour le coup désespéré la population ?
[00:06:58] Speaker 2: Ça a été un coup de massue. C'est vrai qu'à un moment donné, il y avait tellement de monde dans les rues. Il y a eu presque un moment de bascule jusqu'à cet instant où le régime justement a coupé les canaux de communication et a décidé d'utiliser la force contre la population avec des fusils d'assaut, des fusils de chasse, des snipers sur les toits et les gens se sont sentis lâchés parce que les gens ont vraiment cru à un coup de masse. À un soutien extérieur symbolisé par le soutien annoncé par Donald Trump. Aujourd'hui, ils nous disent qu'ils se sentent trahis, ils se sentent lâchés, abandonnés. Ils n'ont que leurs points, comme ils nous disent, face aux armes du pouvoir.
[00:07:39] Speaker 1: Mais on n'est pas à l'abri d'une nouvelle volte-face américaine. Donald Trump dit désormais qu'une armada a été envoyée dans le Golfe. Si tenter que les Etats-Unis finissent finalement par intervenir ça pourrait être, enfin on prend évidemment beaucoup de précautions, à la fin du régime iranien, le cas échéant, si l'Iran tombe, ce serait un véritable séisme dans toute la région ?
[00:08:02] Speaker 2: Oui, alors d'abord il faut être réaliste. Pour l'instant, l'équilibre des pouvoirs est vraiment revenu en faveur d'Ali Khamenei, le guide suprême, et de son entourage, notamment les gardiens de la révolution. Après, la question se pose de quel genre d'intervention militaire s'agit-il de la part de Trump. Évidemment, ça ne va pas être des faits de la part de Trump. Il y a des forces au sol. On parle de frappes potentiellement très stratégiques, qui peut-être viseraient le guide suprême, puisque c'est ce qu'il avait déjà laissé sous-entendre pendant la guerre des 12 jours en juin entre l'Iran et Israël. On parle aussi de frappes qui pourraient viser justement certains haut-gradés des gardiens de la révolution. Il y a des bruits qui courent selon lesquels il y a un déploiement aujourd'hui autour du Golfe Persique, avec un navire notamment, des avions bombardiers, des avions de chasse. Maintenant, qu'est-ce que ça dirait en termes de conséquences sur le territoire iranien ? Est-ce que le régime, pour autant, s'écroulerait ? Je pense que c'est très, très, très difficile d'établir des pronostics. Ça dépendra aussi, et ça c'est un élément clé, du positionnement, en fait, d'une part de l'armée, mais plus particulièrement du bras armé du régime que sont les gardiens de la révolution. En l'occurrence, pour l'instant, malheureusement, il n'y a pas spécialement de rumeurs, de fissures, mais tout est possible. Souvenez-vous de la révolution tunisienne au moment du printemps arabe en 2011. C'est quand l'armée, finalement, a décidé de se ranger du côté de la population que la révolution a pu aboutir à ses fins. Donc, je dirais que tout reste possible.
[00:09:39] Speaker 1: Et l'opposition iranienne, elle, est divisée, on le sait. Ça, c'est sa principale faiblesse ?
[00:09:45] Speaker 2: L'opposition est divisée, l'opposition est fragilisée. Il faut rappeler que... Beaucoup sont en prison, d'ailleurs. La plupart des grands dissidents... Les dissidents iraniens sont derrière les barreaux ou ont dû prendre la route de l'exil. Une personne en particulier, son nom a été régulièrement scandé de façon inédite lors de ce dernier mouvement, c'est le fils du dernier Shah d'Iran, Reza Pahlavi. Ce que nous disent les Iraniens, c'est que, quelque part, c'est plus peut-être un symbole qu'une forme de nostalgie de la monarchie parce que toute révolution a besoin, quand même, à un moment donné, d'un leader, d'une personnalité qui va pouvoir fédérer la foule et les populations. En l'occurrence, ce que nous rappellent tous les Iraniens, c'est que cette révolution, c'est une révolution de l'intérieur. Ça fait 47 ans, maintenant, que les Iraniens se battent contre ce pouvoir, ce régime à la fois théocratique et militaire, mais particulièrement tyrannique et misogyne. Et c'est de l'intérieur que devra se faire un véritable processus démocratique avec un référendum, avec des élections, avec une constitution, avec des institutions.
[00:10:53] Speaker 1: Quelle que soit la suite de ce mouvement, vous pensez que ce n'est qu'une nouvelle étape vers la fin du régime ?
[00:11:00] Speaker 2: Le régime n'a jamais été autant fragilisé. Sous pression extérieure, sous pression intérieure, au fil des mouvements, le fossé ne cesse de se creuser. Des mouvements qui se multiplient ces dernières années. Complètement. Ça a commencé, je me souviens, c'est quand j'habitais à Téhéran, en 1999, avec une révolte étudiantine. Ensuite, 2009, contre la fraude électorale. Puis... Des révoltes plus à caractère économique dans les provinces. Et ensuite, évidemment, ce grand mouvement, Femmes, Vie, Liberté, 2022, après la mort tragique de Mahsa Amini, tuée pour un voile mal porté. Et ce que nous disent tous les Iraniens, c'est qu'il suffit d'une nouvelle étincelle pour que les gens sortent à nouveau dans la rue.
[00:11:41] Speaker 1: C'est une révolution inachevée. Et au sujet de Femmes, Vie, Liberté, vous avez voulu revisionner, c'est votre carte blanche, c'est une tradition d'Au Coeur de l'Info, une vidéo d'une jeune femme, Nika Chakarami, c'est son nom, adolescente, tuée pendant ce mouvement Femmes, Vie, Liberté. On va regarder tout d'abord cette vidéo, et on en parle juste après. Voilà pour ce bref extrait. Elle vous a inspiré votre roman, publié en 2024, Bad Gents. Nika Chakarami, je répète son nom, vous vouliez lui rendre hommage ce soir.
[00:12:28] Speaker 2: Oui, parce qu'en fait, cette vidéo, elle m'a énormément touchée en 2022, quand elle est apparue à titre posthume sur les réseaux sociaux. On voit cette fille, cette adolescente, 16-17 ans, pleine de vie, pleine de fougue, et c'est tout ce paradoxe qui m'a marquée, qui est très révélateur, de cette jeunesse iranienne jusqu'au boutique, terroriste, irrévérencieuse, qui a soif de vie face aux adorateurs de la mort, comme les appellent les jeunes, que sont les représentants du pouvoir iranien. Et ce sont des jeunes comme Nika Chakarami qui, justement, au nom de la vie, sont allés confronter la mort, sont allés, en fait, jusqu'au bout de la mort. Et là, on voit ce geste très frondeur, en effet, qui a causé, en fait, sa mort, puisque, après cette vidéo, quelques temps plus tard, elle a été tuée par les agents de la répression du régime. Ce n'est qu'une de ces jeunes femmes, de tous ces jeunes, parmi tant d'autres, et il me semble important, et c'est aussi notre devoir, nous, en tant que journalistes, et puis aussi, moi, en tant qu'Éric Riven, de pouvoir mieux incarner ces histoires, d'expliquer que derrière ces chiffres, derrière ces billets, il y a des visages, il y a des histoires, il y a des rêves, et il y a des jeunes qui n'aspirent qu'à une chose, c'est la liberté, la démocratie, la justice, l'égalité entre les hommes et les femmes, la possibilité de vivre comme tous les autres jeunes à travers le monde.
[00:13:52] Speaker 1: Delphine Mimoui, peut-être un dernier mot rapide sur ce qui se passe en Syrie, pays que vous connaissez également très bien. La Syrie, donc, en proie de nombreux combats ces dernières semaines entre l'armée et les forces kurdes, qui sont désormais retranchées sur des petites poches territoriales dans le nord et dans l'est du pays, notamment Kobané, Assaké, Kamichli. C'est un véritable lâchage des Kurdes de l'Occident qui est en train de s'opérer.
[00:14:20] Speaker 2: En fait, si on se place d'un point de vue régional, ce que nous disent les analystes, c'est que d'un point de vue réaliste, il est vrai que les Kurdes s'étaient étalés sur un territoire plus large que leur fief traditionnel. Ils avaient pris une certaine forme de pouvoir dans des zones où c'étaient plutôt les populations arabes qui étaient majoritaires. Ceci étant, ceci étant, ce qui est passé, et c'est la peur des Kurdes aujourd'hui, c'est d'être l'objet d'exactions de la part notamment de chefs tribaux et d'une forme de vengeance. La question des droits de l'homme est très sensible. Et surtout ce qui se passe, c'est ce sentiment d'abandon de la part de la communauté internationale, notamment, ce n'est pas la première fois, de la part des Kurdes, de la part des Américains, comme boucliers humains dans leur combat contre Daech. Et aujourd'hui, ils se sentent complètement... Et dans la gestion des camps djihadistes dans l'Est syrien. Exactement. Et aujourd'hui, ils se sentent pris en étau sans aucune issue de secours puisqu'il y a d'une part le pouvoir syrien, mais de l'autre côté de la frontière, il y a la Turquie, il y a le président Erdogan qui a bien l'intention, dans le cadre de ce processus de paix présenté comme ceci, il y a bien l'intention de mettre fin complètement à ce rêve d'autonomisation des Kurdes dans la région.
[00:15:54] Speaker 1: Vieux rêve qui date de plus d'un siècle. Merci beaucoup Delphine Minoui d'avoir répondu à nos questions ce soir à la fois sur l'Iran et sur la Syrie. Cet entretien est à retrouver sur notre site internet et nos réseaux sociaux.
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