[00:00:00] Speaker 1: Oui, il est 14h30 à Paris. Bienvenue dans votre rendez-vous derrière l'image. On prend le temps, comme chaque jour, de décrypter l'info à partir d'une photo qui fait sens. On en parle avec Charlotte Boitier aujourd'hui. Bonjour Charlotte. Un cliché, on va se passer de commentaires, on va le voir tout de suite. Un cliché, somme toute, assez banal à première vue et pourtant, c'est un peu tout l'objet de cette chronique. Il nous raconte quelque chose de très précis.
[00:00:22] Speaker 2: Oui, et pas une file d'attente devant un restaurant, comme j'ai pu l'entendre à la rédaction. Non, pas du tout. C'est une file d'attente devant le consulat du Pérou. Et cette photo, elle est assez symbolique parce qu'elle a été prise le 30 janvier à Madrid, devant le consulat du Pérou. Je viens de vous le dire, trois jours après l'annonce historique de la régularisation de 500 000 migrants par l'Espagne. Cette annonce va concerner principalement des migrants des anciennes colonies d'Amérique latine, notamment les Péruviens, mais aussi les Colombiens, les Équatoriens. Alors, pourquoi ces gens font la queue devant le consulat ? Le consulat, parce qu'ils n'ont pas de papier. Cette annonce de régularisation par l'Espagne, comme je l'ai dit, concerne des travailleurs immigrés sans papier. Et pour compléter ce dossier de régularisation, il faut quand même pouvoir prouver sa nationalité. Donc, demander un certificat de nationalité, un certificat de naissance dans son consulat et demander aussi un casier judiciaire vierge. Ce sont vraiment deux conditions à remplir pour pouvoir postuler à cette régularisation exceptionnelle en Espagne. Alors, on retrouve vraiment, c'est important de le dire, ces mêmes files d'attente devant de nombreux consulats à Madrid. On retrouve les mêmes photos devant le consulat de Colombie et même du Pakistan. Selon l'agence de presse Reuters, certains sans-papiers ont même patienté deux jours devant leur consulat. C'est dire l'engouement, après cette annonce de régularisation, encore une fois, exceptionnelle de 500 000 sans-papiers. Mais il y a aussi un facteur temps très important que je voudrais rappeler, qui explique ces files d'attente. C'est que la phase de dépôt. La phase des demandes de régularisation va débuter le 1er avril et va s'achever le 30 juin. Donc, en fait, c'est assez court. Ces trois mois, c'est une période assez courte pour rassembler tous ces papiers. C'est pour ça que ces gens se pressent dès maintenant devant le consulat pour avoir tous ces documents administratifs à temps pour déposer leurs demandes. Pour rappel, pour bénéficier de cette régularisation aux règles vraiment assouplies, il faut être arrivé en Espagne avant le 31 décembre 2025, justifié d'une présence de cinq mois. Au minimum sur le territoire espagnol et, je l'ai dit, ne pas avoir d'antécédents judiciaires.
[00:02:32] Speaker 1: Alors, c'est assez intéressant pour qu'on s'y penche pendant une dizaine de minutes aujourd'hui. Cette vague de régularisation, l'Espagne en est évidemment très fière. Elle s'en félicite. Madrid vante les bienfaits de l'immigration aujourd'hui. Elle est menée par Pedro Sánchez. Cette vague, elle va complètement à contre-courant de ce qui se fait aujourd'hui.
[00:02:52] Speaker 2: Oui, mais c'est pas vraiment une mesure surprise. On en parle beaucoup et c'est normal. Et en fait, cette mesure de régularisation, elle est quand même discutée depuis mai 2024 au Parlement espagnol. Mais en fait, les discussions se sont enlisées. Et c'est pour ça que le gouvernement de Pedro Sánchez a fini par adopter ce texte de régularisation par décret royal, c'est-à-dire sans passer par le Parlement. Elle n'est pas non plus complètement inédite. Je voudrais rappeler que la dernière régularisation de cette ampleur remonte à il y a 21 ans, en 2005, sous le gouvernement de José Luis Zapatero, qui lui avait permis la régularisation de près de 600 000 personnes. Donc en fait, aujourd'hui, la mesure de Pedro Sánchez s'inscrit vraiment dans une ligne politique espagnole historiquement engagée en faveur des immigrés. Pedro Sánchez, il en parle depuis longtemps de cette politique d'ouverture aux immigrés. Il en parlait déjà en 2024. J'aimerais le citer parce qu'il avait eu un discours assez fort sur le passé migratoire de son pays, sur le passé franquiste. Il avait dit, je le cite, « Nous souvenirs des odyssées de nos mères et de nos pères, de nos grands-pères et de nos grands-mères en Amérique latine, dans les Caraïbes et en Europe. Nous, les Espagnols, nous sommes les enfants de l'émigration. Nous n'allons pas être les parents de la xénophobie.
[00:04:09] Speaker 1: » Et sa ministre de l'immigration espagnole, Elma Saïs, porte ce même message d'ouverture. Finalement, elle espère faire des émules auprès des 27 pour lutter contre les idées migratoires de l'extrême droite. On va l'écouter tout de suite et puis on en reparle juste après.
[00:04:23] Speaker 3: Il y a peu de voix. Il y a beaucoup de voix internationales qui, précisément, justifient et expliquent le bon performance de l'économie espagnole par cette gestion de la politique migratoire qui met en centre les droits humains et l'apport des personnes étrangères dans notre pays, qui représente déjà plus de 14% du total d'affiliés. Donc, non seulement nous voulons continuer d'être un phare, mais je veux penser que nous allons être une semelle et un germe pour lutter contre l'avance de cette épreuve ultra-délective.
[00:04:57] Speaker 2: Je précise que ces régularisations ne sont pas juste une question d'humanité. Elles répondent aussi à un impératif économique, bien évidemment. L'économie espagnole qui fait face à son vieillissement de la population, comme tous les pays européens. Ce sont donc les immigrés qui font tourner la machine économique en Espagne. Je voudrais rappeler un chiffre. Il y aurait 840 000 sans-papiers. En Espagne, selon le think-tank Funcas, c'est près d'un tiers de l'ensemble des migrants non-européens sur le sol espagnol. En fait, cette main-d'oeuvre étrangère, elle est vraiment essentielle dans tous les secteurs de la société espagnole. On la retrouve dans l'agriculture, la restauration, la construction, l'hôtellerie, mais même dans les secteurs des particuliers, dans les gardes d'enfants, dans les ménages. En fait, le pays compte aujourd'hui près de 7 millions d'étrangers. C'est 14% de la population totale.
[00:05:52] Speaker 1: La ministre espagnole de l'Immigration parlait de la lutte, contre l'extrême droite. Ça nous fait penser évidemment à l'Italie, menée par Giorgia Meloni, à l'extrême droite de l'échiquier politique. Elle aussi, elle a lancé une vague de régularisation cet hiver.
[00:06:05] Speaker 2: Oui, alors c'est vrai et c'est aussi vraiment très différent de la vague de régularisation espagnole. Alors, il y a bien eu cet hiver un décret italien qui autorise la venue aussi d'un demi-million de travailleurs immigrés pour la période 2026-2029 en Italie. Mais ça ne concerne pas des étrangers qui sont déjà précipités, présents sur le sol italien, contrairement à l'Espagne, qui prévoit de régulariser des sans-papiers qui sont déjà sur le sol espagnol. En Italie, le décret de régularisation va concerner des personnes qu'on va faire venir exceptionnellement et ponctuellement sur le sol italien pour répondre à un besoin de main-d'oeuvre précis. C'est-à-dire que ce décret dont je vous parle, qui s'appelle le décret Flussi en Italie, c'est un décret qui est rediscuté régulièrement en Italie pour établir des quotas migratoires selon les besoins des différents secteurs économiques, du pays. Donc, si on parle d'un demi-million de régularisation pour la période 2026-2029, on vient d'achever la période 2023-2025 où il y avait déjà eu 450 000 permis de séjour qui avaient été délivrés à des travailleurs de pays tiers. Donc, rien n'empêche l'Italie de revoir à la hausse, à la baisse ses quotas. Mais surtout, la démarche est vraiment très différente de l'Espagne. Je voudrais insister, la politique espagnole de régularisation, elle offre une vraie possibilité d'intégration. C'est-à-dire que le titre de séjour espagnol dont vont bénéficier tous ces sans-papiers s'adresse à des gens qui sont déjà dans le pays. J'ai dit que c'est un permis de séjour qui est renouvelable et c'est surtout un permis qui va permettre de faire un pas vers la citoyenneté. Il est possible, une fois qu'on a ce permis, de demander la citoyenneté après 10 ans de séjour en Espagne. Et je précise aussi que ces permis de séjour peuvent permettre de travailler, je cite la ministre de l'Immigration, dans n'importe quel secteur et sur l'ensemble du territoire espagnol. Ce n'est pas du tout le cas. Ce n'est pas du tout le cas pour les visas italiens qui ne sont que temporaires, je vous l'ai dit, qui ne concernent que des secteurs précis où on a besoin de main-d'oeuvre et qui sont destinés à des personnes qui sont vouées à repartir chez elles après. La dernière chose que je voudrais dire sur ces deux pays, c'est que l'Espagne et l'Italie, vous l'avez souligné, ont des gouvernements complètement opposés. L'un est d'extrême droite et l'autre est de gauche. Mais en fait, ils ont fait le choix, en dehors de leur ligne idéologique, de faire face à une réalité qui est démographique. On vient d'en parler, c'est le vieillissement de la population. Donc on peut légitimement quand même se demander si les autres pays européens qui sont confrontés à ce même vieillissement de leur population n'iront pas un jour dans le même sens que Rome et Madrid pour, elles aussi, protéger leur économie.
[00:08:40] Speaker 1: Et vous l'évoquiez, parce que l'Europe ne va pas sur ce terrain-là, mais plutôt dans le sens inverse. Elle parle davantage d'expulsion que de régularisation aujourd'hui.
[00:08:48] Speaker 2: Oui, tout à fait, au sein de l'Union européenne. On parle beaucoup aussi de ce pacte asile-immigration qui va arriver, donc, au mois de juin 2026 et qui va remodeler toute la politique migratoire européenne. Et ce pacte asile-immigration parle davantage d'expulsion, vous le soulignez, que d'élargir l'asile. Alors, rien d'étonnant, puisque le centre de gravité politique de l'Europe a glissé à droite ces dernières années, poussant les dirigeants européens à serrer toujours plus la vis concernant l'immigration. Le commissaire européen Magnus Brunner, qui est l'architecte de ce tournant migratoire, l'a redit, je le cite, la priorité est claire, il faut réduire le nombre d'arrivées illégales et les maintenir à un faible niveau. Le Parlement européen examine actuellement un texte élaboré à Bruxelles qui est censé augmenter ce nombre d'expulsions hors du continent. Un texte qui permettrait l'ouverture, on en a souvent parlé à France 24, des hubs de retour, vous savez, ces fameux centres qui seraient en dehors des frontières de lieu et où on enverrait tous les migrants qui sont déboutés de leur demande d'asile. On discute aussi de la possibilité de renvoyer des étrangers vers des pays tiers. Alors on ne sait pas encore lesquels, la liste n'a pas été établie, mais vers des pays tiers avec lesquels les migrants n'ont aucun lien. Et enfin, l'Union européenne réfléchit actuellement à sanctionner les migrants qui refusent de quitter le territoire européen, notamment via des périodes de détention plus longues. Je vous rappelle qu'aujourd'hui, la rétention maximale en Europe est de 6 mois, 180 jours. Donc cette durée pourrait être encore allongée.
[00:10:23] Speaker 1: Ça, ce sont des mesures qui sont plébiscitées par les pays européens.
[00:10:26] Speaker 2: Oui, alors peut-être décriées par l'Espagne, par la gauche, par les ONG, mais qui sont quand même soutenues par de nombreux pays européens. Je voudrais rappeler que les ministres de l'Intérieur des 27 pays membres, réunis à Bruxelles le 8 décembre dernier, ont tous donné leur feu vert, malgré quelques réticences, c'est vrai, mais ont tous donné leur feu vert à toutes ces mesures dont je viens de vous parler. Et c'est vrai que les chiffres, pourtant, ne leur donnent pas toujours raison, puisqu'en 2025, et ce n'est pas moi qui le dis, c'est l'agence des gardes-frontières Frontex, le nombre d'entrées irrégulières sur le sol européen a quand même baissé. Il a baissé de 25%. Donc voilà, ça va un peu à l'encontre de toutes ces politiques menées aujourd'hui. On parle du cas français, peut-être. Elle se place où, la France ? Forcément, un peu entre les deux. Alors c'est vrai, la France n'a pas prévu de régulariser 500 000 personnes. Ce n'est pas le projet du moment. La semaine dernière, on était à la conférence de presse du ministère de l'Intérieur, avec la rédaction d'Info Migrants, et les chiffres présentés par la place Bovo incisent davantage, c'est vrai, sur une baisse des régularisations. À l'inverse de l'Espagne, les titres de séjour pour motif économique ont reculé, vous voyez les chiffres qui s'affichent, ont reculé de 12% sur un an. Elles concernent actuellement 51 000 étrangers. On parle aussi beaucoup de l'augmentation des éloignements forcés, des expulsions. Elles ont augmenté de 21% par rapport à 2024. 15 500 étrangers ont été expulsés de France contre l'année dernière et on a aussi beaucoup parlé à l'intérieur de l'interpellation des étrangers en situation irrégulière, des interpellations qui ont aussi progressé, vous allez le voir tout à l'heure, qui ont progressé de 30% par rapport à l'an dernier. On interpelle de plus en plus les Algériens, les Tunisiens et les Marocains selon les chiffres de l'intérieur. Au total, en 2025, il y a eu 192 000 interpellations. C'est 61% de plus qu'en 2020. Alors ça, c'est pour ce qui se passe juste en France. À l'échelle européenne, et plus dans un cas franco-français, la France apparaît comme assez modérée. Comme l'Espagne. Alors je voudrais vous dire, elle n'a pas signé la lettre du 15 mai 2024, vous n'en rappelez pas, mais cette lettre qui avait été envoyée à la Commission européenne, elle avait été signée par 15 pays de l'Union européenne et elle parlait de l'augmentation insoutenable des arrivées irrégulières sur le sol européen. Et dans cette lettre, les 15 pays qui étaient signataires réclamaient des mesures toujours plus répressives contre l'immigration irrégulière. Cette lettre n'a pas été signée par la France. Et la France n'a jamais été non plus favorable au fameux hub de retour, dont je viens de vous parler, où on enverrait les migrants en dehors des frontières de l'Europe. À l'instar de l'Espagne, la France a toujours été assez sceptique. Elle s'interroge déjà sur la légalité d'une telle mesure et surtout sur son efficacité. Je vous rappelle que il y a déjà eu des essais, notamment entre le Rwanda et le Royaume-Uni. Vous vous rappelez, le Royaume-Uni est envoyé d'envoyer au Rwanda des demandeurs d'asile. Il y a aussi l'exemple Italie-Albanie, des accords migratoires qui se sont révélés des essais en fait peu concluants.
[00:13:33] Speaker 1: Merci beaucoup Charlotte Boitio pour ce tour d'horizon de la politique migratoire, donc française là pour le coup, mais européenne plus globalement. Tous vos articles sont à retrouver encore et toujours sur le site infomigrants.fr C'est la fin de ce numéro de Derrière l'Image. Restez avec nous parce que l'info se poursuit évidemment sur France 24. Je vous laisse découvrir tout de suite le grand format de ce Paris Direct, c'est le Focus. Regardez.
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