[00:00:00] Speaker 1: — Cela s'est passé le 18 janvier dernier à Rabat, sous le regard de millions de téléspectateurs. Une finale de la Coupe d'Afrique des Nations entre le Maroc et le Sénégal, émaillée de plusieurs actes antisportifs. Affrontements entre supporters, retour au vestiaire du Sénégal après une décision arbitrale jugée polémique, vol des serviettes du gardien sénégalais par des joueurs marocains, utilisation de lasers dans les tribunes. Ces incidents ont poussé la commission de discipline de la CAF, la Confédération africaine de football, à prendre des sanctions aussi bien contre le Maroc que le Sénégal, vainqueur de cette finale. Mais ces sanctions sont-elles suffisantes ? La CAF a-t-elle été trop clémente, comme le jugent certains médias marocains ? On va en parler avec vous Hervé Coimaux. Bonsoir, vous êtes journaliste sportif et doctorant en sociopolitique du sport. Cette finale de la Coupe d'Afrique des Nations, c'est une question qui fâche en tant que telle. Elle a montré en quelque sorte le pire du football, non ?
[00:00:58] Speaker 2: Oui, effectivement, elle a montré des images qu'on ne souhaite plus avoir sur nos terrains, dans la mesure où c'est rare de voir une équipe qui quitte le terrain de foot, la violence qu'il y avait autour. Toutes ces petites images qui ont été revues derrière, avec les serviettes qui étaient utilisées, enfin qui étaient prises. Par les supporters et les ramasseurs de balles, pardon. Et effectivement, c'est une contre-publicité, on va dire, pour le foot tel qu'il se passe. Et donc, trop d'enjeux finalement ont tué le jeu et la finale qui était jusqu'alors plutôt une belle finale.
[00:01:41] Speaker 1: Niveau sanctions, la Fédération sénégalaise a écopé d'un total de 615 000 dollars d'amende pour le comportement de ses supporters, de ses joueurs, de l'encadrement technique. Le camp marocain a aussi été sanctionné, 300 000 dollars pour le comportement des supporters, des joueurs, des ramasseurs de balles et de l'encadrement technique. Il y a aussi eu des sanctions personnelles contre le sélectionneur du Sénégal, Pape Thiao, suspendu pour 5 matchs de la Confédération africaine de football et condamné à une amende de 100 000 dollars. Et puis également, les joueurs marocains Achraf Hakimi et Ismail Saibari écopent de leur côté de 2 et 3 matchs de suspension. Alors, selon les médias marocains, ce verdict est en défaveur du Maroc. Qu'est-ce que vous en pensez ?
[00:02:20] Speaker 2: Je pense que c'est un verdict assez équilibré. Évidemment, la CAF se retrouvait dans une situation compliquée parce que toute la communication du Sénégal a été de dire que le Maroc a été avantagé pendant la Coupe d'Afrique des Nations et que c'était justement pour répondre à un avantage du Maroc par la Confédération africaine de football qui a eu ces réactions. Et c'est une musique qui se faisait entendre un petit peu partout sur le continent. Donc, la CAF était obligée, d'une certaine façon, de montrer qu'elle n'était pas noyautée. Elle n'était pas noyautée par le Maroc et qu'elle avait vraiment du pouvoir. Donc, c'est pour ça qu'il fallait avoir des sanctions plutôt équilibrées et avoir des sanctions pour des Marocains allant quelque part jusqu'à remettre en cause un petit peu, aller contre l'avis du président de la Commission des arbitres qui estimait que la serviette en elle-même n'était pas un fait de jeu, n'était pas un prioritaire pour le joueur, un objet du foot et qu'on pouvait s'en prendre. Mais je pense que la CAF avait besoin de montrer qu'elle n'était pas noyautée par le Maroc. Mais je ne suis pas d'accord de dire que les sanctions sont légères pour le Sénégal parce que Paptur a effectivement dit cinq matchs. Mais si on regarde dans la durée, il ne pourra plus revenir sur un banc de touche en Afrique avant le mois de novembre 2026. Donc, c'est quasiment une année de suspension. Donc, dans les faits, les suspensions ne sont pas faibles.
[00:03:53] Speaker 1: On note que les… Les suspensions, elles seront appliquées lors des compétitions organisées par la CAF et non pas par celles de la Fédération internationale de football, la FIFA. C'est plutôt sympa, ça, non ?
[00:04:04] Speaker 2: Je pense qu'il y avait un double impératif. C'est qu'il fallait sanctionner pour éviter que ce genre de choses ne se reproduisent. Mais dans le même temps, il ne fallait pas sanctionner les équipes africaines qui allaient participer à la Coupe du monde qui aura lieu dès le mois de juin. Donc, en réalité, le Maroc et le Sénégal sont deux… De meilleure chance africaine à la prochaine Coupe du monde. Demander que les sanctions soient étendues à la FIFA aurait été contre-productif pour la CAF, contre-productif pour le football africain. Je pense que c'est dans cette optique que, jusqu'ici, les sanctions étaient maintenues et réservées aux sports et aux compétitions organisées par la CAF.
[00:04:46] Speaker 1: Et le fait que le Sénégal garde son titre, ça vous paraît normal ?
[00:04:51] Speaker 2: Oui, pour moi, le Sénégal garde son titre. Pour moi, c'est normal parce que, dans le déroulé du match, jamais l'arbitre n'a sifflé pour faire constater le départ des Sénégalais. Et ensuite, le match a repris, il y a eu un pénalty qui a été raté, il y a eu des prolongations qui se sont déroulées. Et durant le temps des prolongations, les Sénégalais ont gagné. Donc, s'il fallait arrêter le match, il aurait fallu le faire pendant qu'il y avait des échauffourées, pendant que les joueurs étaient dehors. Mais une fois que le match a été repris, sous le plan du jeu, pour moi, c'est logique. Le champion reste champion.
[00:05:25] Speaker 1: Et le fait qu'après cette finale, Achraf Hakimi, qui a donc été sanctionné, ait tout de même reçu le prix du fair-play de la CAF, ça ne laisse pas songeur, ça ?
[00:05:33] Speaker 2: Ça vous fait rire, en tout cas. C'est un peu par rapport à toute cette compétition, parce que les prix avaient été décernés, je pense, les prix avaient été votés et décernés avant la finale. Et j'avoue que je ne sais même pas sur quelle base aurait été défini le fair-play pour Achraf Hakimi. Parce qu'en réalité, je pense qu'il fallait, d'une certaine façon, donner des trophées à des joueurs marocains. Parce qu'Achraf Hakimi, dans ce qu'il a démontré, il n'y avait rien qui montrait spécialement qu'il méritait le fair-play. Il y a d'autres joueurs, d'autres actions qui auraient pu mériter un fair-play. Et notamment Sadio Mane, qui a été le grand bonhomme de cette finale, qui a permis, quelque part, par son refus de quitter le terrain, et le fait d'avoir appelé ses partenaires, que cette finale repasse. Qu'elle recommence et qu'elle se termine. Donc, ça aurait été plus logique. Mais c'est vrai qu'on n'est pas à une contradiction près.
[00:06:32] Speaker 1: Je voudrais aussi vous faire réagir à un article paru dans le quotidien sénégalais Le Soleil et relayé par Courrier international. On peut y lire une lourde critique de la CAF qui, je cite, « apparaît trop souvent comme une institution sous influence, incapable d'assumer pleinement des choix stratégiques majeurs, sans l'aval de la FIFA. Les décisions structurantes semblent davantage se dessiner en Suisse qu'au Caire. » C'est une opinion que vous partagez. La CAF a perdu toute crédibilité ?
[00:06:58] Speaker 2: Disons que la CAF a perdu son autonomie. Et depuis dix ans, en fait, ça a commencé, on va dire, de façon, comme un symbole symbolique. Ça a commencé au Maroc en 2015, quand le Maroc demande le report de la Coupe d'Afrique des Nations, parce qu'ils organisent la Coupe du monde des clubs en décembre 2014, et qui est absolument refusée par le président de la CAF d'alors, Issa Hayat, et la CAF s'organise à ce moment en Guinée-Équatoriale. Et dès l'instant où Issa Hayat a été battue en 2017 à la présidence de la CAF, la FIFA s'est insérée tranquillement dans l'organigramme de la CAF, au point, aujourd'hui, on arrive à une situation où, effectivement, on a le sentiment par moment que les décisions sont prises plutôt en Suisse qu'au Caire. Et la dernière étant cette Coupe d'Afrique des Nations tous les quatre ans, qui est arrivée… enfin, qui était demandée depuis par les clubs européens et qui est arrivée, finalement, comme cette décision, cette décision, juste avant la Coupe d'Afrique des Nations.
[00:08:01] Speaker 1: Oui, c'était une spécificité du football africain, cette compétition tous les deux ans, qui passe désormais tous les quatre ans. Là aussi, on peut dire que le foot africain abandonne une partie de son identité ?
[00:08:11] Speaker 2: Oui, je trouve que le foot africain abandonne une partie de son identité, mais ça fait un moment que le foot africain abandonne son identité, dans la mesure où, comme le foot, beaucoup de pays africains, communiquent essentiellement par le sport, qui est vraiment un levier d'unité, un ciment des nations, qui permet aux populations de se sentir et de s'identifier. Des grandes manœuvres sont faites souvent pour avoir des résultats immédiats, donc avec une grande sollicitation des joueurs qu'on appelle des binationaux, donc des joueurs qui sont nés en général en Europe, à l'étranger en tout cas, et en général en Europe, pour renforcer les effectifs. Donc, on a aujourd'hui une compétition… C'est une compétition internationale africaine, dans laquelle le premier pays de naissance des joueurs, c'est la France. Donc, ça fait quelque part, dans cette façon de faire, et aujourd'hui, à l'inverse, où on a des bancs de touches qui se nationalisent, entre guillemets, on a de plus en plus de joueurs qui sont des binationaux, et pour, justement, participer à cette volonté de s'imposer. Et donc, aujourd'hui, on se retrouve avec une situation dans laquelle, si les joueurs qui participent à cette canne ne jouent pas en Afrique, s'ils ne sont même pas formés en Afrique, viennent pour sa compétition majeure et très dépendante des autres confédérations et donc du support de la FIFA. Donc, quelque part, le verre était dans le fruit depuis longtemps, et malheureusement, on est en train d'arriver aujourd'hui à une forme d'échéance qu'on pourrait dire qui était attendue depuis un moment.
[00:09:42] Speaker 1: Pour en revenir aux sanctions de la CAF, est-ce que vous pensez qu'elles peuvent nuire ? Alors, on a compris que, selon vous, elles étaient à la fois mesurées, méritées, pas trop clémentes, qu'elles ont l'air de vous satisfaire. Est-ce que vous pensez qu'elles peuvent malgré tout nuire au Maroc en vue du Mondial 2030 ? On sait que le pays est volontaire pour accueillir notamment la finale de ce Mondial. Est-ce que ça peut nuire au pays ?
[00:10:06] Speaker 2: Je pense que c'est une grosse crainte que le Maroc, que les Marocains ont, parce qu'effectivement, la Coupe d'Afrique des Nations était pour eux l'occasion de démontrer leur savoir-faire et de montrer qu'ils avaient la capacité d'accueillir la Coupe d'Afrique des Nations. La Coupe du Monde 2030 et notamment la finale qu'ils espèrent vraiment accueillir dans leur grand stand à 115 000 places. Mais je pense que si on est objectif jusqu'à la finale, le Maroc a démontré sa capacité d'organisation. Il y a eu quand même neuf stades qui ont été utilisés. Les pelouses étaient de bonne qualité, les infrastructures étaient de bonne qualité. Tout le monde a vanté le parc infrastructurel du Maroc, les autoroutes. Tout était correct. Il y a eu effectivement une heure. À peu près, qui a été très mal gérée à la fois par les organisateurs, par la Confédération africaine de football. Mais dans l'ensemble, la FIFA étant celle qui organise, on peut dire que les Marocains peuvent quand même démontrer qu'en dehors de ce couac de la finale, même s'il a été très médiatisé, dans l'ensemble, la compétition s'est plutôt bien déroulée.
[00:11:13] Speaker 1: Et qu'ils ont donc leur chance encore pour accueillir la finale du Mondial 2030. On verra ce qui sera décidé. Merci beaucoup Hervé Kouamoua d'avoir été notre invité pour répondre. Pour répondre à la question qui fâche, restez avec nous dans un instant, le journal de l'Afrique présenté par Fatima Tawane et on se retrouve juste après.
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