[00:00:00] Speaker 1: Retour comme promis sur cette séquence mouvementée Trump-UE autour du Greenland. Conséquence de cette brouille, est-ce que les États-Unis peuvent couper les Européens de leur technologie ? Comme semble le craindre la députée européenne Aurore Laluc, elle s'en est ouverte dans ce tweet que vous découvrez à l'écran. Où en est cette dépendance européenne vis-à-vis de la Big Tech américaine ? Peut-on s'en émanciper ? On en parle avec notre invité de ce samedi matin. – Et avec nous, Ophélie Coelho. Bonjour, merci d'être sur notre antenne. Chercheuse en géopolitique du numérique, parmi vos publications, il y a ce livre « Géopolitique du numérique, l'impérialisme a pas de géant ». Ophélie Coelho, pour qu'on plante le décor. C'est un fantasme où cette crainte s'articule autour d'éléments bien réels. L'histoire de la dépendance européenne vis-à-vis de la tech américaine. À quel point sommes-nous dépendants de cette technologie américaine ?
[00:01:07] Speaker 2: – Nous sommes très, très dépendants en Europe des technologies américaines. Et ça va vraiment sur plein d'applications différentes. On parle très souvent des médias sociaux, les réseaux sociaux. On parle éventuellement des boîtes mail et du cloud. C'est sûr qu'en cas de coupure, ce seraient les premiers services qu'on verrait sauter. Mais ensuite, il y a aussi d'autres dépendances qu'on voit moins associées au cloud. Vous avez des briques, par exemple, des services qui permettent de faire fonctionner en sous-marin, en quelque sorte, des applications métiers à un certain nombre d'entreprises. Et ensuite, vous avez également tout ce qui concerne plutôt la partie réseau avec des acteurs américains qu'on connaît moins, comme par exemple Lumaine, Cogente, etc. Sans parler également de la place des big tech américaines dans le secteur du câble sous-marin. Donc, il n'y aurait pas seulement des conséquences potentielles sur le continent européen, mais également sur la capacité des entreprises européennes à fonctionner à l'extérieur.
[00:02:07] Speaker 1: Sans faire de publicité gratuite pour des marques, Ophélie Coelho, pour qu'on se comprenne bien également, aujourd'hui, par exemple, tout ce qui est paiement, on parle de Visa, de Mastercard, d'Apple Pay, de Google Pay, tout ça est américain ?
[00:02:21] Speaker 2: Oui, absolument. Alors après, évidemment, on a toujours Cartobank. On a Cartoblue en France, mais Cartoblue est aussi dépendant de Visa et Mastercard sur un certain nombre d'aspects. Donc, on aurait toujours des fenêtres de tir, des possibilités, évidemment, de modifier et d'adapter le système pour la France et pour l'Europe. Mais ça demanderait effectivement un travail de transition. Et c'est des choses qui doivent se voir en amont, se réfléchir en amont sur toutes les couches technologiques sur lesquelles on est dépendant.
[00:02:52] Speaker 1: On continue encore le constat parce que le sujet est complexe. Nos données de santé, par exemple, seraient hébergées chez Microsoft. On a tout ce à quoi on est peut-être attaché. Les Netflix, Apple TV, Amazon Prime, Disney+, etc. On a aussi le GPS, la géolocalisation. Comment est-ce qu'on en est arrivé là ?
[00:03:15] Speaker 2: Ça fait à peu près une vingtaine d'années. Même avant ça, je veux dire, on a des dépendances qui sont installées depuis assez longtemps dans le domaine de l'informatique. Et ça n'a fait que s'accentuer avec une approche. C'est une approche extrêmement systémique. Ce qu'il faut bien comprendre, c'est qu'aujourd'hui, il y a du logiciel partout. Et il y a beaucoup d'interdépendance dans le logiciel. C'est-à-dire que vous pouvez avoir un logiciel français, européen, par exemple, mais qui dépend d'une brique qui, elle, est installée aux États-Unis ou ailleurs. Et à partir du moment où on va couper cette brique, vous pouvez soit avoir une coupure totale du service final, qui potentiellement a été montré comme français ou européen au départ, ou alors une dégradation. Et effectivement, ça peut aller d'un service, disons, de loisirs comme Netflix à une application, effectivement, qui vous permet d'accéder à, pourquoi pas, une machine dans un hôpital, une machine qui fonctionnerait dans un hôpital à partir d'une brique qui, elle, est connectée avec les États-Unis, par exemple. Ça peut être n'importe quoi. Ça peut être, au niveau de la mobilité, effectivement, le GPS est majeur et c'est américain. Alors, on a Galiléo en Europe. On peut toujours switcher sur un système européen. Mais ça, ce sont des choses, encore une fois, qui se prévoient en amont. Concernant les données de santé, les données de santé en France, certes, il y a la plateforme du FData Hub qui est chez Microsoft Azure, mais il y a quand même, au départ, un stockage des données de santé des Français sur des systèmes qui, eux, sont « souverains ». Donc, il faut bien faire la différence entre les deux. Mais encore une fois, ça demande une adaptation au préalable en cas de coupure, de risque de coupure sur ces éléments-là.
[00:04:56] Speaker 1: Parmi les hébergeurs, on pense à OVH. Mais vous, vous relevez, par exemple, que ce n'est pas parce qu'on a les data centers en Europe qu'on serait moins dépendants.
[00:05:08] Speaker 2: Je dirais même qu'aujourd'hui, c'est presque l'inverse. Dans le sens où, quand on a de plus en plus d'implantations de centres de données aujourd'hui, c'est très souvent pour les entreprises américaines, pour du logiciel américain, pour des données qui vont servir plutôt à des acteurs dominants. Voilà, les acteurs dominants. Ce sont les acteurs américains. Et c'est encore pire avec le déploiement accéléré de l'IA générative, dont la majorité sont des acteurs américains. Donc, en fait, finalement, l'implantation rapide, accélérée de grands centres de données qui font chauffer le silicium pour faire fonctionner l'IA générative est plutôt un accélérateur enterrine, en fait, plutôt notre dépendance, plutôt qu'elle ne sert à une forme de souveraineté numérique, comme on a tendance à le dire. C'est plus un argument politique et marketing aujourd'hui qu'une réalité concrète.
[00:05:56] Speaker 1: Donc, on se résume. Vous, Ophélie Coelho, vous parlez d'un écosystème intégré, je vous cite, qui enrobe tout ou presque, que ce soit dans l'énergie, l'agriculture, la santé, l'éducation, la sécurité. Ça, c'est du civil, mais cette dépendance, on la retrouve également dans le militaire. Oui, bien sûr.
[00:06:18] Speaker 2: Après, dans le militaire, heureusement, il y a quand même une approche qui est un peu plus sécurisée, mais on va avoir un certain nombre de dépendances. Est-ce qu'on peut ? Oui, absolument, tout au moins pour la France. Et après, c'est une approche extrêmement fine. Heureusement qu'il y a quand même des personnes du métier au ministère de l'Armée, au ministère de l'Intérieur, qui sont sensibilisées à ces questions-là, mais ce n'est pas le cas de tous, ce n'est pas le cas de tous les produits numériques. Donc, il faut effectivement être très vigilant. Je pense qu'aujourd'hui, il y a quand même une prise de conscience, disons, collective, et je suis assez, disons, heureuse. Enfin, en tout cas, c'est plutôt une bonne chose que les politiques, fassent attention à ça aujourd'hui. Maintenant, il y a un très gros écart entre les discours et la réalité. Ce ne sont pas des sujets qui sont simples, et ce sont des sujets sur lesquels l'action des entreprises, l'orientation des entreprises est vraiment très importante. Il y a tout un travail à faire.
[00:07:13] Speaker 1: Des chercheurs relèvent, comme vous, dans tout ce qui est en train de se passer là, une manifestation de ce qu'ils appellent l'impérialisme privé. Petit à petit, on a délégué, finalement, à de grosses entreprises, des capacités d'État. On revient à ce qu'on a commencé à se dire tout à l'heure. Comment sortir de cette dépendance ? Qu'est-ce qui, aujourd'hui, Ophélie Coelho, fonctionne en termes d'émancipation, finalement, vis-à-vis de la big tech américaine ?
[00:07:46] Speaker 2: Alors, petite phrase sur l'impérialisme privé, mais après, je reviendrai plutôt sur les détails. Mais, effectivement, en termes d'impérialisme privé, le problème, c'est la concentration. De la dépendance, c'est-à-dire de dépendre d'une minorité d'acteurs techniques qui, par ailleurs, sont adossés à des empires étatiques. Là, les États-Unis, et parfois aussi la Chine, ça dépend des pays, voilà. Mais, donc, effectivement, le problème réel, c'est la concentration réelle. Et donc, du coup, il faut partir d'un modèle différent et, en Europe, on peut le faire, c'est-à-dire une vision plutôt déconcentrée de l'usage de la technologie numérique, chose qui est tout à fait inhérente à ce qu'est le numérique. Le numérique peut fonctionner de manière totalement différente. De manière totalement déconcentrée, contrairement à des entreprises comme Airbus, par exemple, où là, on a vraiment un acteur majeur, voilà. Le numérique peut fonctionner sur un maillage d'acteurs. Donc, il y a déjà ça. Ensuite, ce qu'il faut bien considérer aussi, c'est qu'on a certainement tout intérêt aujourd'hui à avoir une approche sectorielle, c'est-à-dire d'abord sur les éléments les plus importants, sur les domaines les plus importants pour la société. L'éducation, l'énergie, la mobilité, effectivement, l'administration, la sécurité sont des domaines sur lesquels il faut qu'on se concentre particulièrement aujourd'hui pour justement adopter une transition technologique vers des acteurs européens, voilà, et peut-être au-delà, en gros, des acteurs qui veulent, quelque part, opter pour une meilleure indépendance numérique.
[00:09:12] Speaker 1: Ce qui veut dire qu'il faut faire des choix politiques, économiques, technologiques, stratégiques.
[00:09:22] Speaker 2: Absolument. Absolument et pas de manière absolue. C'est-à-dire qu'il faut faire de la dentelle, il faut chercher, en fait, quels sont les nœuds de dépendance importants par secteur. Il faut parfois, non pas seulement inciter de manière douce, mais aussi forcer parfois, de temps en temps, quand il s'agit de secteurs clés, il faut demander aux acteurs des secteurs en question, même si ce sont des acteurs économiques, d'opter pour des solutions techniques qui ne fragilisent pas, au final, la société. Donc, ça demande une approche à la fois d'incitation, mais aussi parfois de législation, d'orientation industrielle réelle, voilà. Et par ailleurs, je pense aussi qu'il faut qu'on remette en avant les capacités, le fait qu'on a une richesse technologique européenne qui est là, qui est vraiment présente, qui est existante, et qu'il faut qu'on l'utilise, en fait, à tous les niveaux, que ce soit au niveau des États, que ce soit au niveau des entreprises, qui est le gros morceau, et que ce soit aussi une prise de conscience de chaque individu sur ses propres dépendances logicielles.
[00:10:22] Speaker 1: On va peut-être se quitter, Ophélie Coelho, par cette formule que vous utilisez. Choisir cette technologie, c'est choisir son monde, en quelque sorte.
[00:10:31] Speaker 2: Oui, et c'est aussi choisir celui des autres.
[00:10:35] Speaker 1: Merci beaucoup, Ophélie Coelho, d'avoir accepté de répondre à nos questions. Géopoliticienne du numérique, on va voir réapparaître à l'écran peut-être ce livre qui est ressorti, Géopolitique du numérique. L'impérialisme n'a pas de géant. Merci.
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