[00:00:00] Speaker 1: Une question à présent, que se passerait-il si les Américains coupaient l'accès à Meta, Google, Microsoft, mais aussi à tous leurs logiciels, leurs satellites, leurs applications, leurs réseaux de paiement et leurs centres de données ? Un scénario digne de science-fiction, mais qui fait tout de même réfléchir les Européens compte tenu de l'imprévisibilité du président américain. L'idée est donc de sortir de la dépendance aux outils numériques américains. C'est dans cette perspective que les premières rencontres de la souveraineté numérique doivent se tenir ce lundi à Paris, en présence de la ministre en charge de l'intelligence artificielle et du numérique, Anne Le Henanf. On va en parler avec vous, Christophe Grosbeau. Bonsoir. Bonsoir. Vous êtes vice-président et directeur de la stratégie de l'IMA, l'Innovation Makers Alliance. C'est une association qui regroupe la plupart des dirigeants français du numérique. Concrètement, aujourd'hui, quel est notre niveau à nous, français et européens, notre niveau de dépendance face aux Américains ? Est-ce qu'on ne peut rien faire sans eux ?
[00:00:54] Speaker 2: Alors, si vous prenez l'ensemble de la chaîne de valeur du numérique, vous avez des secteurs sur lesquels on est complètement dépendant et on n'a aucun équivalent en Europe. Vous pouvez penser au GPU, par exemple, donc Nvidia, qui sont les puces qui permettent de faire tourner dans les data centers, si vous voulez, l'entraînement pour permettre l'intelligence artificielle générative, chat GPT et tout ce que vous pouvez connaître comme outils grand public. Là-dessus, on a une dépendance complète. Sur le cloud, entre 70 et 80 % du marché européen est détenu par les trois grands hyperscapacités. C'est l'heure américaine que vous avez citée durant votre introduction. Donc, on a une dépendance très forte, mais on a des équivalents en Europe. On a des acteurs du cloud souverain européen.
[00:01:30] Speaker 1: Donc, le cloud, ce sont les centres de données ?
[00:01:32] Speaker 2: Voilà, exactement, qui sont en fait les centres de données. Et on a des équivalents européens, mais qui, aujourd'hui, sont évidemment de beaucoup plus petite taille, mais qui pourraient, demain, si on le souhaitait, et c'est d'ailleurs ce qu'on appelle de nos voeux, pouvoir devenir beaucoup plus importants en bénéficiant, par exemple, d'une commande publique qui pourrait être plus importante au niveau européen ou en bénéficiant peut-être de changements de stratégie de la part des acteurs privés. Qui pourraient identifier, justement, que, alors, c'est, justement, je fais lien avec ce que vous avez dit, de par les actions récentes du président américain et de par, je pense que pendant très longtemps, on pensait qu'il faisait souvent des menaces qu'on ne pouvait pas prendre au sérieux. On les voyait quasiment de manière un petit peu comique. En réalité, on a réalisé avec le Venezuela et on réalise de plus en plus qu'il est capable de les mettre en application. Ça fait, évidemment, réfléchir, puisque ça permet de complètement reprendre l'ensemble des menaces qu'il a faites sur le Géronium. Il nous a menacé potentiellement demain de pouvoir nous bloquer ou limiter l'accès au GPU. Donc, on pourrait limiter complètement l'innovation européenne. Il nous a menacé ou en tout cas tacitement menacé, il ne l'a pas dit de manière explicite, de potentiellement demain nous couper les accès, justement, au cloud. Et de manière générale, sinon, de créer une politique tarifaire extrêmement contraignante si nous ne faisions pas ce qu'il souhaitait que l'on fasse. Ça fait, évidemment, grandement réfléchir. Et comme je le disais, pour répondre à votre question. On a sur l'ensemble de la chaîne de valeur du numérique des niveaux de dépendance qui sont plus ou moins égaux. Sur certains secteurs, une dépendance qui est totale. Sur d'autres secteurs, une dépendance qui est moindre.
[00:03:02] Speaker 1: Et ça signifie aussi qu'on a des domaines qui sont particulièrement exposés. Je pense à celui de la défense, le domaine de l'énergie, de la santé.
[00:03:11] Speaker 2: Alors, heureusement, pour ce qui est du domaine de la défense, vous avez quand même une stratégie française qui est d'ailleurs une stratégie gaulliste initialement, qui a toujours perduré depuis, qui est d'avoir une indépendance totale. Dans notre manière de pouvoir faire fonctionner nos armées. Et donc, normalement, la plupart des solutions qui sont utilisées par les services de défense de la nation sont évidemment sur des solutions qui sont françaises. Néanmoins...
[00:03:35] Speaker 1: Et pour le renseignement ?
[00:03:37] Speaker 2: En fait, la difficulté, elle est... Vous avez ce que le ministère des Armées va commander. Puis après, vous allez avoir ce que l'ensemble des entreprises qui utilisent ou qui proposent les services de défense de la nation. Et là, vous allez avoir une utilisation beaucoup plus massive des outils américains. En réalité, si demain, je reprends votre scénario initial, Donald Trump rentrait dans les headquarters de Google, de Microsoft et d'Amazon, et leur disait, écoutez, coupez complètement les accès européens. Aujourd'hui, l'Europe serait dans une situation dramatique. Je pense qu'on perdrait complètement, excusez-moi, toutes nos capacités sociétales, politiques, économiques. Ce serait dramatique. Donc, en fait, c'est... On... C'était pas une question... C'était pas une question qui était importante, puisque pendant très longtemps, on considérait que les Etats-Unis étaient un pays allié, et que ça resterait un pays allié pour toujours. Ces actions récentes nous permettent peut-être, et je vois ça comme une opportunité, de pouvoir réaliser que nous devons recréer une indépendance européenne du numérique.
[00:04:36] Speaker 1: Donc, il y a une prise de conscience, et c'est pour ça qu'il y a ces rencontres du numérique qui ont lieu demain sur la souveraineté numérique. Ça peut prendre combien de temps avant qu'on soit indépendant ?
[00:04:47] Speaker 2: On ne pourra jamais devenir complètement indépendant, et ça n'aurait pas vraiment le sens. Il y a des industries, on parlait d'NVIDIA, il nous faudrait 20 ans pour être capable de pouvoir, pour demander par exemple à STMicroelectronics de faire ce que fait NVIDIA. Il faut... Il y a plusieurs solutions. La première chose, c'est qu'il faut créer de l'interdépendance. Donc, il faut être capable d'avoir des girons, des bribes technologiques sur lesquelles les Européens sont plus forts que les Américains, et d'ailleurs, c'est la même chose pour les Chinois et les Russes, et où donc, eux, aient aussi besoin de nous. Vous en avez une qui est connue, qui est ASML, qui a investi d'ailleurs dans Mistral, qui... Là, on est sur une bribe technologique que les Européens possèdent, je dirais, et les Américains ont besoin de nous pour ça. Mais si vous prenez l'ensemble de la chaîne, depuis les terres rares jusqu'au data center, jusqu'à l'ensemble du hardware et du software ensuite, il y a beaucoup plus, évidemment, de marchés sur lesquels les Américains sont devant nous. Donc, pour répondre facilement à votre question, ça prendrait beaucoup trop longtemps. L'idée est plus de comprendre que... Il faut comprendre, en fait, la criticité de certaines données, et comprendre que sur certains marchés stratégiques, on doit absolument forcer déjà les institutions publiques, mais même les grandes entreprises européennes, à revoir complètement, parce qu'elles n'ont pas le pouvoir politique numérique.
[00:05:51] Speaker 1: Elles y sont disposées ?
[00:05:52] Speaker 2: Je pense qu'elles sont disposées à le faire. Pour ce qui est du giron public, en fait, souvent la réponse qu'on nous apporte, et ce que les lobbys d'ailleurs américains apportent, c'est le fait qu'il faut respecter le droit à la concurrence. Néanmoins, il y a un article du traité sur le fonctionnement de l'Union européenne qui s'appelle l'article 346, qui a été d'ailleurs amené au début par Charles de Gaulle pour nous permettre de garder la main sur notre industrie nucléaire sans devoir répondre à Bruxelles. Cet article stipule le fait qu'un pays a le droit de se soustraire au droit à la concurrence quand il considère qu'un marché ou un secteur est absolument central pour la survie d'une nation. Je pense que le numérique, pendant trop longtemps, a été vu comme un outil. Il faut complètement repenser ça et imaginer qu'aujourd'hui, c'est quasiment aussi important, je pense, que l'arme nucléaire. L'IA, demain, sera probablement vitale absolument pour une nation. C'est aussi important que l'alimentaire, c'est aussi important que l'énergie. On n'imaginerait pas demain acheter l'ensemble de notre nourriture à un pays étranger, parce qu'on saurait qu'évidemment, en temps de guerre, ce serait très problématique. C'est la même chose pour le numérique. Et donc, on pourrait fermer des marchés, on pourrait avoir un protectionnisme beaucoup plus assumé sur certains marchés critiques. Donc, pour répondre à votre question, pas sur tout, mais sur les marchés qui sont les plus importants. Et se dire, là-dessus, on va légiférer, on va forcer à utiliser de la technologie et du numérique uniquement européens.
[00:07:04] Speaker 1: Merci beaucoup, Christophe Grosbeau, d'être venu nous éclairer sur le plateau de France 24. Et vous serez donc présent avec votre association Lima à cette rencontre du numérique qui aura lieu donc demain, avec la ministre. En charge du numérique, merci à vous.
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