[00:00:00] Speaker 1: On passe à notre page culturelle de ce vendredi avec un projet artistique fort. Et vous allez le voir qu'avec notre invité, le cinéma n'a jamais aussi bien porté son nom d'art total. Ce soir, il nous présente son deuxième long-métrage, Fursi Né Libre, un film tiré d'une histoire vraie, celle d'un esclave né sur l'île Bourbon, qu'on appelle maintenant La Réunion, qui se bat en justice pendant près de 30 ans pour faire reconnaître sa liberté. Un film bouleversant, doublé d'un album engagé, Fursi Héritage, co-réalisé avec le rappeur Matteo Falcon. Bienvenue Abdelmalik, bienvenue dans votre JTA.
[00:00:34] Speaker 2: Merci de me recevoir.
[00:00:35] Speaker 1: À l'origine de ce projet, il y a le livre de Mohamed Assaoui, justement, Fursi.
[00:00:40] Speaker 2: L'affaire de l'esclave Fursi.
[00:00:42] Speaker 1: Exactement, voilà. Donc on mettra d'ailleurs en image. Vous dites qu'à la lecture de ce livre, vous vous êtes dit Fursi, c'est moi. Dites-nous pourquoi.
[00:00:51] Speaker 2: Je me suis dit Fursi, c'est moi parce qu'en réalité, si Fursi n'avait pas appris à lire et à écrire, certes en cachette, parce qu'il était illégal qu'un esclave ait accès au savoir, ou en tout cas quelqu'un qui était considéré comme tel. Et moi, quand j'ai lu ça, en fait, je me suis dit, c'est finalement l'éducation qui lui a permis de transcender sa condition. Sans le savoir, il n'aurait pas pu arriver là où il est allé. Il n'aurait pas pu avoir gain de cause. Et je me suis dit, moi-même qui ai grandi dans une cité HLM, dans un quartier populaire, comme on dit, si je n'avais pas rencontré le savoir, l'éducation, la culture, je ne serais pas devenu l'homme que je suis devenu. Et en ce sens-là, je me suis dit, c'est fondamental. C'est aussi une histoire, finalement, qui met l'éducation au centre.
[00:01:33] Speaker 1: L'éducation au centre. J'aimerais savoir aussi, vous, que vous êtes penché et totalement investi dans ce film pendant des années. Qu'est-ce que vous avez appris sur la nature humaine en suivant ce personnage ?
[00:01:45] Speaker 2: Ce que j'ai appris sur la nature humaine, c'est qu'on gagne toujours à s'accrocher, à faire confiance finalement au droit et à la justice. Parce qu'in fine, on est dans un monde où on voudrait que les choses changent immédiatement. On est sur le temps de l'immédiateté, finalement. Mais il y a aussi la notion du temps long. Et les grandes choses, les choses les plus importantes s'inscrivent dans le temps long. Et précisément, en faisant preuve comme ça de tenue intellectuelle et de retenue émotionnelle, ce qu'il a fait, c'est fabuleux. Et donc, il est exemplaire. Mais aussi, ça nous montre à quel point, notamment quand on parle du code noir, où l'homme noir, où l'esclave était considéré comme un meuble, donc moins qu'un animal, d'une certaine manière. Ça nous montre aussi à quel degré d'horreur l'être humain est capable d'aller. Donc, il y a ce combat perpétuel qu'on doit avoir pour lutter contre toutes les formes d'esclavage moderne, d'une certaine manière.
[00:02:39] Speaker 1: On en reparle juste après la bande-annonce du film.
[00:02:41] Speaker 3: Versus, des libres, esclaves maintenus par la cupidité des hommes.
[00:03:19] Speaker 1: L'esclave n'est pas une personne, c'est un peuple. Abdelmalik, on retrouve pour ce film Ferci, né libre. Ce film à regarder est très difficile à certains endroits parce qu'il y a une dureté de l'histoire qui est réelle, c'est une histoire vraie. Je me demandais comment vous avez tenu d'ailleurs et je sais que vous avez eu une expérience de tournage qui était assez bouleversante, racontez-nous.
[00:04:31] Speaker 2: On a eu des moments, on savait qu'on faisait un cinéma qui était peut-être un tout petit peu plus que du cinéma et que finalement c'était aussi un travail de deuil. Finalement, le travail mémoriel, le devoir de mémoire, c'est aussi un travail de deuil Nous autres et moi-même, aux racines africaines, aux racines congolaises, l'idée des esprits, ça veut dire quelque chose et il y a des esprits là, le fait de pouvoir raconter ces histoires-là, c'est aussi le fait de pacifier les esprits. Dire finalement, je me souviens, on a fait une scène où certains, donc les figurants, ceux qui jouaient les esclaves, je fais une scène un peu compliquée, je termine, j'entends un hurlement, je viens voir ceux qui jouent les esclaves, j'en vois un qui s'est ouvert au niveau du tendon, il y a du sang partout et je lui dis « Mais pourquoi tu ne nous as pas appelé ? Pourquoi tu n'as pas... » Et il dit « Mais quand tu nous as expliqué qu'on travaille sur... C'est aussi un travail de deuil, on est en train de faire quelque chose qui est du cinéma, mais un peu plus que du cinéma, je me suis dit qu'il y avait des gens comme moi, qui me ressemblaient, qui eux n'ont pas fait un film, c'était réel et on souffrait réellement. Donc je ne pouvais pas... » Et il dit ça et on se met tous à pleurer et c'est ça en fait. On a vécu une expérience qui était très très forte mais encore une fois, c'est une histoire qui nous concerne toutes, qui nous concerne tous.
[00:05:41] Speaker 1: Et comment vous expliquez qu'elle soit si peu connue cette histoire ?
[00:05:44] Speaker 2: La réalité c'est que mon film est le deuxième film français, finalement, après le film de Simon Moutaïrou « Ni chienne ni maître ». Que nous avons reçu ici d'ailleurs. C'est le deuxième film sur ce sujet-là et en vérité on est au début de quelque chose parce que précisément la France et l'Europe, il y a une démarche qui est un peu... C'est un déni par rapport à ça parce qu'en réalité c'est honteux. Mais il est important si on a véritablement envie de faire peuple, si on a véritablement envie de faire Europe, de faire France, tout simplement, si on a envie d'être à la hauteur de nous en tant qu'être humain, on doit raconter cette histoire. On doit raconter les histoires même les plus sombres de notre histoire collective pour précisément déposer nos sacs de douleurs et qu'on puisse avancer positivement tous ensemble. Et c'est dans ce sens-là qu'on doit montrer les choses, même les plus dures, mais avec cette idée de transcender, d'avancer positivement ensemble.
[00:06:30] Speaker 1: D'avancer positivement, ça se poursuit aussi avec la bande-son, avec ce CD, cet album, avec votre complice Matteo Falcone, l'album Fursi Héritage. Moi, je l'ai vu vraiment comme une continuité du film qui mêle archive, rap, même extrait du film, rap, poésie, mémoire, ce prolongement musical. Pourquoi est-ce qu'il était nécessaire, j'ai envie de dire ? Et moi, j'ai vu aussi quelque chose pour réconcilier le rap de l'époque et le rap actuel aussi dans sa dimension culturelle, sociale très forte.
[00:07:09] Speaker 2: Oui, complètement. En fait, plus que réconcilier, c'était surtout célébrer et dire qu'en réalité, le rap, les rappeuses, les rappeurs sont les poétesses et les poètes d'aujourd'hui et qu'en réalité, c'est eux qui donnent le « là » culturel. Et que de mon point de vue, donc je leur ai montré le film, ils ont vu le film, avec Matteo Falcone, on leur a montré le film et chacun a écrit sur la liberté, sur la justice, etc. Mais c'est vrai qu'au travers de l'histoire de cette culture du rap, ça a toujours défendu ces valeurs-là. Et pour nous, c'était aussi mettre des médiums en dialogue, la musique qui dialogue avec le cinéma. Et c'était aussi faire du lien générationnel. On a des rappeurs légendaires qui nous ont tous portés comme le Ministère Hameur, par exemple, mais on retrouve aussi des plus jeunes comme Benjamin Epps, Juste Chani, on retrouve aussi des gens comme Pete Bacardi, on retrouve Soprano, Youssoupha, Oxmo Puccino, Lino D'Arseni, on retrouve tous ces gens-là. Et c'est important, c'est dire aussi que nous sommes une communauté. Nous sommes une communauté artistique, nous avons conscience des problématiques qu'on traverse et on en parle. Mais on en parle, encore une fois, c'est pour que ça nous permette d'avancer ensemble. C'est-à-dire, on constate l'obscurité, mais on allume des bougies. On n'est pas que dans la constatation. On est porteur de lumière, porteur et porteuse de lumière. Et ça, c'est fondamental, en réalité. Et encore une fois, le cinéma et la musique sont des miroirs d'humanité.
[00:08:30] Speaker 1: Alors, qu'est-ce que ça dit pour finir ? Parce qu'on va se quitter en écoutant justement un extrait de l'album, je trouve qui est très fort. On écoutera évidemment, c'est un making of du clip, voilà. Mais qu'est-ce qu'on a envie de dire après avoir fait tout ça ? Parce qu'il y a une résonance très forte à plein d'endroits dans ce film avec les combats actuels. Qu'est-ce qu'on a envie de dire ? Qu'est-ce qu'on a envie de dire à ces jeunes, justement, qui vont voir ce film ? Évidemment, on invite tout le monde.
[00:08:55] Speaker 2: En fait, ce qu'on veut dire à ces jeunes, c'est que finalement, la clé, c'est l'éducation. L'idée, c'est de faire un film ample, un film qui soit divertissant aussi. Et qu'en sortant de là, on se dit, OK, j'ai envie de lire le livre de Mohamed Aïssaoui. J'ai envie peut-être d'aller voir certaines recherches universitaires pour essayer de comprendre davantage et aussi susciter des vocations. Parce que finalement, c'est que le deuxième film, on voudrait que des réalisatrices, des réalisateurs s'emparent de ce sujet et des autres. Parler de la colonisation, parler de... pour dire les choses. Et il est important de mettre la lumière sur ces histoires-là si, encore une fois, on a envie d'avancer toutes et tous ensemble.
[00:09:28] Speaker 1: – Bien entendu. Merci beaucoup, Abdelmalik, d'être venu. Merci pour ce projet puissant, ce devoir de mémoire incarné avec une grande dignité. Merci beaucoup. – Merci à vous. – C'est la fin de ce JTA. Merci à tous. On se quitte en particulier ce soir de Neuf à Saint-Denis en passant par Brazzaville. Voilà. Restez avec nous car l'actualité continue sur France 24.
[00:09:47] Speaker 3: Et on se quitte avec Cinéconne. ♪ On ne cherche pas la vengeance mais briser le cercle vicieux de la violence ♪
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